Mots-clé : Paul-Antoine Bénos-Djian

La Calisto par Jetske Mijnssen : la Raison aux prises avec le Baroque

par

Jupiter emprunte l’apparence de la déesse Diane afin de séduire une chaste nymphe de sa suite, Calisto. Junon se venge en transformant sa rivale en ourse, poursuivie par les Furies jusqu’aux Enfers. Pris de pitié, Jupiter déifie la nymphe sous la forme de la constellation de la Grande Ourse. Giovanni Faustini s’inspire de cet épisode des Métamorphoses d’Ovide pour fournir le livret d’un nouvel opéra à son ami vénitien Francesco Cavalli, dont le catalogue comptera plus de trente-sept ouvrages.

Dans le sillage de Claudio Monteverdi, Cavalli compte parmi les principaux fondateurs de l’opéra baroque. L’influence décisive qu’il exerça sur la naissance de la tragédie lyrique française est beaucoup moins connue. En effet, Jules Mazarin, passionné d’opéra italien, fit venir à la cour du jeune Louis XIV nombre d’artistes transalpins de haut vol, dont Rossi et Cavalli. Le nozze di Teti e di Peleo, puis Ercole amante, y furent représentés lors du mariage du souverain. Le tout jeune Jean-Baptiste Lully, sollicité pour compléter les ballets, sut s’en souvenir au moment d’acclimater le bel canto au goût français. Ainsi, nombre de scènes et de situations — sommeils, lamentos, ensembles masculins des Furies — seront réinventées par son génie.

À travers les quatre siècles qui se sont écoulés depuis sa création mouvementée, La Calisto a laissé une trace moins marquante que d’autres chefs-d’œuvre du Vénitien, tels Giasone, Ormindo ou Pompeo Magno. Toutefois, depuis sa reprise au Glyndebourne Festival Opera en 1970, elle connaît une nouvelle faveur. La présente mise en scène a été confiée à la Néerlandaise Jetske Mijnssen, secondée par la scénographe Julia Katharina Berndt et la dramaturge Kathrin Brunner ; elle fut inaugurée lors du Festival d’Aix-en-Provence 2025. Bien accueillie, à quelques réserves près, la reprise au Théâtre des Champs-Élysées réjouit manifestement à son tour le public parisien.

A Lausanne, un Orlando à demi convaincant

par

Pour la première fois, l’Opéra de Lausanne présente l’un des grands ouvrages de Haendel, Orlando, dramma per musica en trois actes, créé au King’s Theatre de Londres le 27 janvier 1733 avec le castrat Senesino dans le rôle-titre. Inspiré de l’Orlando furioso de l’Arioste, le livret de Carlo Sigismondo Capece narre les vicissitudes du preux chevalier partagé entre ses rêves de gloire et son amour pour Angelica qui, pour sa part, est follement éprise de Medoro, autrefois lié avec Dorinda mais qui s’en est détaché.

Comme l’écrit dans sa ‘Note d’intention’ Mariame Clément qui en réalise la mise en scène : « Encore faut-il croire à ces personnages et s’intéresser à eux, et c’est là toute la difficulté de l’œuvre… Il me semblait donc nécessaire de rapprocher de nous ces chevaliers, cette princesse, cette bergère, d’en faire des personnages en chair et en os, afin que leurs états d’âme nous touchent vraiment, car ces états d’âme constituent la trame même de l’action… Avec Kaspar Glarner, le concepteur des décors et des costumes, nous voulions rendre l’histoire lisible aujourd’hui sans pour autant abandonner la grandeur épique ».

Y sont-ils parvenus ? Au lever de rideau, l’on découvre Orlando, jeune loubard en jean, pris à partie par le mage Zoroastro qui lui parle de sa gloire future en lui faisant revêtir le costume d’un chevalier de l’époque médiévale. Le plateau tournant amène un gigantesque casque et la cotte de mailles qui s’y rattache. Et c’est dans le haut de la visière que s’ouvre une échancrure où le héros peut se confronter à cette Angelica coiffée d’un hennin du XVe siècle qui lui percera le cœur. Lorsqu’est révélé l’intérieur dudit casque, quelle est notre surprise d’y voir un comptoir de bar dont Dorinda est l’aguicheuse tenancière ! Jusque-là, rien de bien méchant, puisque, sans coup férir, l’on passe de la geste héroïque à la réalité d’aujourd’hui. Mais les choses se gâtent dans la seconde partie regroupant la fin de l’acte II et le troisième acte. Comment ne pas rire face à ce check-in d’aéroport où Zoroastro en commissaire d’embarquement   conseille au couple Medoro – Angelica de prendre la fuite, alors qu’Orlando se pelotonne sur le tapis roulant des bagages ? Sa folie délirante le condamnera à un asile psychiatrique où il sera empoigné par deux malabars qui le garrotteront dans une camisole de force, tandis que l’infirmière proprette contrôlera sa tension artérielle. Quel gâchis qui ruine l’une des pages les plus saisissantes écrites par Haendel, page si innovatrice avec ces bribes de récitatif entrecoupant ces ariosi où l’expression d’une douleur insoutenable est lacérée par un rire sardonique et les brusques soubresauts de la déraison !

Bénos-Djian et Café Zimmermann : Vivaldi avance masqué dans un florilège vocal (alto) et instrumental (cordes, flûte et cors)

par

Antonio Vivaldi (1678-1741). Masques. Il Bajazet : sinfonia, La verita in cimento : I lacci tende piu forti, Mi vuoi tradir, lo so ; Orlando furioso :Sol da te, moi dolce amore ; Piangero sin che l’onda ; Motezuma : S’impugni la spada ; Introduzione al Gloria ; concerto pour violon RV 241, pour deux cors RV537 et pour flûte RV434. Paul-Antoine Bénos-Djian, alto, Café Zimmermann, Céline Frisch, Pablo Valetti. Texte de présentation en français, anglais et allemand. 66’52.  Alpha 1195.

Le Banquet Céleste illumine La Resurrezione à Rennes : une interprétation magistrale sans chef

par

L’Opéra de Rennes a proposé, les 14 et 15 mars, La Résurrection de Haendel à quelques semaines de Pâques. Ces deux concerts inaugurent une tournée qui mène les musiciens du Banquet céleste à Tourcoing, Beaune, Saint-Malo et La Chaise-Dieu jusqu’en été. Véritable fruit de la collégialité, ils jouent sans chef.

Composée pour des représentations pascales alors que le pape interdisait celles d’opéra à Rome, La Résurrection, le premier oratorio sacré que Georg Friedrich Haendel ait jamais composé, est en fin de compte un opéra déguisé en oratorio. L’affirmation de l’humanité dans l’expression le prouve : le sentiment presque amoureux de Marie-Madeleine pour Jésus, le désir de domination chez Lucifer et son altercation verbale avec l’Ange, la prémonition de Saint Jean... Tout tend à évoquer un opéra plutôt qu’une œuvre destinée à l’église.

Sur la scène de l’Opéra de Rennes, les cinq chanteurs solistes ont assumé leurs rôles avec une caractérisation extraordinaire. En tout premier lieu, le Lucifer de Thomas Dolié est un véritable tour de force : impeccable dans les phrasés, avec des intonations toujours bien menées et une théâtralité irrésistible mais sans aucun superflu. La basse dense et profonde correspond particulièrement bien à l’expression ténébreuse, quelques grimaces renforçant la construction du rôle.

Céline Scheen trouve en Marie-Madeleine une femme amoureuse, à la fois tourmentée et sereine. L’intensité de son timbre et la vigueur de la projection reflètent merveilleusement le for intérieur du personnage. Paul-Antoine Bénos-Djian forme un duo idéal avec Céline Scheen, affichant la même force vocale et musicale. Le timbre légèrement ambré de sa voix confère à Marie, femme de Cléophas (Cleofe dans le programme), une touche émouvante, notamment dans « Piangere » à la mort de Jésus, qu’il chante en tremblant.

L’opéra vénitien en son berceau : un effervescent laboratoire pour la troupe de Paolo Zanzu

par

Un Secolo Cantante. Œuvres de Francesco Cavalli (1602-1676), Benedetto Ferrari (c1603-1681), Claudio Monteverdi (1567-1643), Marco Uccellini (1603-1680), Francesco Sacrati (1605-1650), Michelangelo Brunerio (c1610-?), Barbara Strozzi (1619-1677). Emmanuelle de Negri, soprano. Blandine Staskiewicz, mezzo-soprano. Paul-Antoine Bénos-Djian, contre-ténor. Zachary Wilder, ténor. Salvo Vitale, basse. Paolo Zanzu, clavecin, orgue, direction. Le Stagioni. Liv Heym, Roldán Bernabé-Carrión, violon, alto. Laurent Muller, alto. Isabelle Saint-Yves, basse de viole. Jérôme Huille, violoncelle, lirone. Daniel de Morais, Simone Vallerotonda, théorbe. Notice en anglais, français et italien (livret avec paroles en italien, traduction en anglais et français). Octobre 2022. TT 58’59. Arcana A553