Une éruption en concert !

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Herculanum de Félicien David
Le Palazzetto Bru Zane-Centre de musique romantique française frappe fort, de plus en plus fort. Après la résurrection de l'opéra Les Barbares de Saint-Saëns, voici celle d'Herculanum de Félicien David (1810-1876) dans les ors de l'Opéra Royal de Versailles. Que savions-nous de ce compositeur ? Qu'il avait “ inventé ” l'exotisme en musique, par son ode-symphonie Le Désert, créée triomphalement en 1844. Il en existe un enregistrement (Capriccio), connu des amateurs, mais l'oeuvre sera redonnée -et enregistrée- en mai, à la Cité de la Musique. Et c'est à peu près tout. Récemment ont paru en CD quelques oeuvres de musique de chambre : 12 quintettes à cordes, 4 quatuors, 3 trios. Et Naxos annonce la sortie imminente de son plus grand succès, l'opéra-comique Lalla-Roukh. Le Palazzetto Bru Zane entame un grand festival David, d'avril à mai 2014, avec de nombreuses exécutions de sa musique de chambre, de ses oratorios (Christophe Colomb, Moïse au Sinaï) et d'un autre opéra-comique, Le Saphir. Cette brillante redécouverte d'un contemporain apprécié de Berlioz se voit donc inaugurée par la reprise, en version de concert, de son grand opéra Herculanum créé à l'Opéra de Paris en 1859, seule incursion de son auteur dans ce genre très spécifique de la musique française. Le succès à la création fut honnête, et les critiques, diverses. Après des décennies d'oubli, le voici devant nous. La surprise est complète pour le public très intéressé et attentif de l'Opéra Royal face à un opéra dont le style musical oscille entre Meyerbeer et Gounod (avec une pointe de Verdi). Du premier, il a l'ampleur et le sens du récitatif et de la déclamation large et dramatique, du second un lyrisme tendre et élégiaque assez neuf sur la scène française. Ce qui a pu troubler à l'époque fait son charme à la nôtre, sensible à cette conjonction de styles. L'orchestration est fort soignée, parfois clinquante (beaux soli de violoncelles, de harpe, de cors ou de cor anglais) : Hervé Niquet, le choeur de la radio flamande et le Brussels Philharmonic l'ont parfaitement ressentie. La ligne des parties vocales illustre la tradition française, dont la clarté et le charme sont les premiers atouts. Herculanum ? Chacun sait que cette ville de Campanie fut, comme sa voisine Pompeï, rayée de la carte de l'Empire romain en 79 par la violente éruption du Vésuve. Intrigue péplum bien écrite par Joseph Méry. La reine Olympia vient se faire couronner dans la ville de son frère, le proconsul Nicanor. Deux chrétiens leur sont amenés, les époux Hélios et Lilia. La reine s'éprend de l'un, et son frère, de l’autre. Nicanor ayant menti en se proclamant converti par amour, il est tué sur-le-champ et Satan s'empare de son corps, dans une lignée fantastique découlant de Robert le Diable. Hélios succombe aux charmes enchantés de la reine, tandis que Satan proclame la victoire du Mal. N'ayons crainte, tout finit "bien", les amants chrétiens se retrouvent in fine, pour... être engloutis sous la lave brûlante du volcan en folie, avec force coups de gong. Les morceaux remarquables abondent dans cette partition riche d'invention mélodique. Les duos en sont spécialement soignés, bien sûr le duo du dernier acte entre Hélios et Lilia -très applaudi à l'époque déjà- mais aussi celui, envoûtant, de Nicanor et Lidia au II. L'air d'Hélios Je veux aimer toujours dans l'air que tu respires, repris au II avec choeurs (que l'on peut voir sur You Tube), le “ Credo ” de Lilia au III suivi d'un magnifique ensemble, ou toute la scène de Satan au début du IV montrent un vrai maître de la scène lyrique. Vous remarquez que je ne cite aucun air d'Olympia ? Hélas, là réside la grande tristesse du concert. Karine Deshayes, titulaire du rôle et admirable cantatrice (rappelons-nous les belles "Cantates romantiques françaises" chez Zig Zag Territoires) était complètement aphone, et sa présence ne fut que symbolique : ses passages, dont ses trois airs, très virtuoses, ont été raccourcis ou supprimés. Heureusement, l'enregistrement a eu lieu lors des répétitions et l'auditeur aura donc la révélation de l'oeuvre entière. Le reste de la distribution a brillé. Véronique Gens, fervente, radieuse et tout d'écarlate vêtue, ainsi que le ténor Edgaras Montvidas que nous avions tant apprécié dans Les Barbares et dans le Requiem d'Alfred Bruneau, forment un couple idéal. Nicolas Courjal prête son timbre d'airain et son total engagement tragique au double rôle de Nicanor/Satan. La basse Julien Véronèse impressionne dans les deux interventions du prêtre Magnus. Une très belle soirée, premier jalon d'une redécouverte majeure, celle de Félicien David. La renaissance définitive du compositeur est en marche.
Bruno Peeters
Opéra Royal de Versailles, le 8 mars 2014

 

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