Vierges et Taureau, un portrait raffiné de John Bull au virginal

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The Real John Bull. John Bull (1562-1621) : Een Kindeken is ons geboren ; Lord Lumley’s Pavan & Galliard ; Duke of Brunswick’s Alman ; Duchess of Brunswick’s Toy ; Doctor Bull's my selfe. A Gigge ; Prelude, FVB 43 ; Fantasia, MB 1 ; In Nomine V & IX ; Chromatic Pavan & Galliard, MB 87 ; Ut, re, mi, fa, sol, la, FVB 51 ; Bull’s Good Night ; Melancholy Pavan & Galliard, MB 67 ; Fantasia, MB 15 ; Pavan & Galliard "Saint Thomas, Wake!" ; Salvator mundi II. Maciej Skrczeczkowski, virginals. Livret en anglais, français. Février 2024. 72’21’’. Ricercar RIC 462

Rien à voir avec les horoscopes, que notre titre. Mais ambition démystificatrice sur la pochette : que prétend révéler cette intrigante promesse « The real John Bull » ? Que cache l’académique portrait du compositeur, réalisé pour son admission au grade de Docteur en musique à Oxford en 1592 ? « Moins un reflet de l’homme qu’un masque derrière lequel on sent que quelque chose se dissimule » selon John Irving. Comment expliquer son exil à Bruxelles où il rejoindra son compatriote Peter Philips, puis Anvers où converti au catholicisme, il achèvera sa carrière comme organiste de la cathédrale ? Échapper aux tensions religieuses sur son île natale ? Affaires d’espionnage, à l’instar des soupçons entourant son contemporain, l’énigmatique dramaturge Christopher Marlowe, disparu à vingt-neuf ans ? Ou, plus certainement, fuir l’opprobre fustigeant ses propensions adultérines, lui que l’Archevêque de Canterbury estimait « aussi célèbre pour déflorer les vierges que pour son doigté sur l’orgue ou le virginal ».

Cette biographie ambiguë, qui tient du soufre et de l’encens, ricoche dans la production de Bull, écartelée entre inspiration religieuse et profane, entre recueillement et virtuosité, danse et prière, entre stricte polyphonie et audaces harmoniques. L’anthologie de Maciej Skrczeczkowski entend déployer la diversité de formes et d’humeurs de ce fondamental œuvre pour clavier, et se décline (assez librement) selon l’année liturgique : un plan qui pourrait être aussi celui d’une destinée, depuis la naissance peinte dans la chanson de Noël Een Kindeken is ons geboren, jusqu’au Salvator Mundi, invocation du Saint-Esprit.

Ce récital partage plusieurs pièces avec deux albums, qui ont successivement fait référence, de Bob Van Asperen (Teldec, 1983) puis Pierre Hantaï (Astrée, 1994). Le tout jeune lauréat du Concours de Bruges en 2023 s’en tient au virginal, option des plus légitimes, illustrée par deux modèles. D’abord un muselar « mère et enfant » basé sur un spécimen de Ioannes Rückers (Stuttgart, 1623), permettant de jouer séparément, en duo, ou en accouplement les deux claviers en 6’ et 3’ : des possibilités de registration exploitées dans la moitié du programme. L’autre illustre un virginal anglais fait en 2018 par le facteur Jean-François Brun, d’après un modèle ayant appartenu à Lady Marie Stewart.

De tels instruments privilégient intrinsèquement le raffinement des timbres sur l’éclat, et n’inclinent pas à la démonstration de brio, expliquant peut-être que n’a pas été sélectionnée la fringante King’s Hunt. L’interprétation entretenue en ce CD ne force pas l’épithète « By force » surplombant le portrait oxonien de ce compositeur dont le patronyme signifie « taureau ». Mais elle savoure en gourmet les zestes acidulés de la Chromatic Galliard, elle distille une patiente exploration de la Fantaisie sur l’hexacorde, et de la Fantasia MB 1, brossée dans un geste peut-être trop égal, à l’instar de cette Melancholy Pavan. On regretterait aussi un Good Night moins espiègle que sous les doigts d’Hantaï sur son pétillant clavecin d’esthétique italienne (F.A. 1677, collection Kenneth Gilbert)

Sans que le musicien polonais n’y rivalise avec la puissance hymnique d’Hantaï, ou la transe épiphanique de Scott Ross sur les tuyaux de l’église de Gimont (INA Mémoire Vive), on appréciera le galbe accordé à l’In Nomine IX, « prétexte à développer une imagination mélodique et rythmique foisonnante, servie par une grande habileté technique, créant ainsi un effet cumulatif saisissant » selon la regrettée Odile Bailleux. Dans l’autre In Nomine, plage 9, on saluera toutefois la fermeté du dessin rythmique inculqué par Maciej Skrczeczkowski, l’impeccable précision d’une main gauche qui laissera percevoir moins de rigueur dans la Melancholy Galliard.

À la génération suivante, Thomas Tomkins (1572-1656) départagera les atouts de ses prédécesseurs, William Byrd (c1539-1623) et John Bull : le premier bon pour la substance, le second bon pour la main. Maciej Skrczeczkowski réconcilie ces vertus dans une prestation qui atteste tant son aisance technique que sa sensibilité, dans une veine certes plus sage et docte qu’extravertie. On devra s’en faire idée malgré une captation d’un volume outrancier, qui surgonfle et contrecarre l’intimisme des instruments. Elle ne saurait pourtant dissuader les félicitations que mérite cet essai ambitieux et abouti. Ce florilège ajoute un didactique jalon à la discographie du singulier protégé d’Elizabeth I, et nous incite à suivre avec attention ce talentueux artiste. On va guetter, on encourage son prochain album. S’il doit encore souscrire au même répertoire insulaire, pourquoi pas Orlando Gibbons dont on commémore en 2025 le quatre-centième anniversaire de la disparition ?

Christophe Steyne

Son : 7,5 – Livret : 9 – Répertoire : 8-10 – Interprétation : 9,5

Maciej Skrczeczkowski

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