Yannick Nézet-Séguin dirige William Grant Still et Margaret Bonds
William Grant Still (1895-1978) : Symphonie n°4 "Autochthonous" et Symphonie n°.2 "Song of a New Race" ; Margaret Bonds (1913-1972) : Montgomery Variations. Philadelphia Orchestra, direction : Yannick Nézet-Séguin. 120’. DGG. 00028948681631
Avec cet album purement numérique, Yannick Nézet-Séguin poursuit son exploration des œuvres symphoniques afro-américaines au pupitre de son Philadelphia Orchestra.
Cette nouvelle parution nous propose deux des cinq symphonies de William Grant Still. Créée en 1937 par l'Orchestre de Philadelphie et le grand Leopold Stokowski – qui considérait Still comme « l'un de nos plus grands compositeurs américains » –, la symphonie n°2 titrée ” Song of a New Race”, a connu un succès enthousiaste lors de cette première sans s’imposer au répertoire.
Les emprunts au jazz et surtout à la chanson populaire lui confèrent un attrait sonore immédiat et flatteur. Les harmonies sont très belles et on salue l’inventivité thématique du compositeur à même d’écrire des mélodies émouvantes qui sonnent directement sans effets de manche. Selon le compositeur, cette partition représentait “l'Américain de couleur d'aujourd'hui, souvent un individu totalement nouveau, fruit de la fusion des sangs blanc, indien et noir”. D’une durée de trente minutes, cette symphonie s’impose comme une très belle œuvre avec des mouvements II à III, tantôt lyriques, tantôt rythmés et savoureux. Une symphonie à découvrir et à programmer !
La Symphonie n°4 sous-titrée Autochthonous (1947), visait à dépeindre l'expression de l’esprit du peuple américain. Elle puise ses racines dans le sol même des USA, et évite de faire référence à des sources aborigènes ou indigènes. La partition sonne avec un naturalisme made in USA : des mélodies amples et poétiques et une rythmique dansée et commutative, mélange de grands espaces et d'énergie citadine. Judith Still, la fille du compositeur, expliquait qu'elle "est un hommage aux personnes issues de la terre, maltraitées et réduites en esclavage, et reconnaît la force de ceux qui, malgré les épreuves, ont triomphé avec honneur d'un passé difficile” d’où un ton d’ensemble optimiste même si parfois recueilli. L'orchestration, raffinée et élégante, témoigne d’un solide métier, même si on préfère la Symphonie n°2.
Ces deux œuvres avaient déjà été enregistrées par John Jeter et l'Orchestre symphonique de Fort Smith pour Naxos. Ces interprétations ne déméritent pas, mais il va sans dire que le fini instrumental et la beauté des timbres du Philadelphia Orchestral sont exceptionnels, d’autant plus que Yannick Nézet-Séguin dirige avec ce qu’il faut d’élan lyrique et curisivité rythmique.
Entre ces deux symphonies, on peut découvrir les Montgomery Variations de Margaret Bonds. Composée en 1963 à la suite d'un attentat à la bombe à caractère raciste contre une église de Birmingham, en Alabama, et en hommage à Martin Luther King Jr, cette œuvre est l'une des rares compositions orchestrales de cette compositrice, très active dans la musique chorale et de chambre. Les variations sont basées sur le spiritual « I want Jesus to walk with me » , et les différents mouvements illustrent musicalement des événements et des lieux, alors que l'attentat à la bombe est évoqué d’une façon très pudique et sans effets dramatiques, à la fin du cinquième mouvement, « One Sunday in the South » . C’est une belle œuvre narrative avec simplicité et qui ferait une belle première partie de concert avec une neuvième de Beethoven. Cette interprétation surclasse amplement celle valeureuse du Royal Scottish Symphony Orchestra sous la direction de Kellen Gray (Linn).
La prise de son est évidemment excellente et le galbe fabuleux des pupitres du Philadelphia Orchestra est un superbe atout pour mettre en avant cette musique, loin d’être documentaire. Par contre, on ne peut que regretter le moins disant éditorial de DGG puisque cette parution n’est pas accompagnée d’un livret digital….C’est bien navrant au regard de la portée historique de cet album.
Note globale : 9