Une “Flûte” trash mais passionnante

par

A Anvers
D’immenses murailles mouvantes s’ouvrent sur un univers ancré dans la Nature. La Nature aquatique de la Reine de la Nuit et de ses Dames-ondines, la Nature terrestre de Sarastro et de ses acolytes cow-boys. Dans ce monde scindé en deux, évoluent une Pamina biche effarouchée et un Tamino très perdu, aidés par un Papageno homme des bois, apparaissant sur un pont de singes et crachant comme une bête féroce. Même l’Orateur se fond dans la forêt et discourt sous forme d’arbre. Tout cela compose un ensemble fascinant, soutenu par une direction d’acteurs attentive et subtile. La mise en scène de David Hermann suscite pourtant de nombreuses questions amenées par quelques scènes chocs, chères au Regietheater familier du Vlaamse Opera. Pourquoi la flûte enchantée se révèle-t-elle être un revolver et le glockenspiel, une cartouchière ? Pourquoi Sarastro chante-t-il en prenant son bain avec Pamina en masseuse ? Pourquoi les épreuves des amants se déroulent-elles sous forme de roulette russe ? Pourquoi Monostatos est-il scarifié et Papagena, une handicapée en chaise roulante ? Mystères. Mais il faut avouer que le tout fonctionne bien et que l’action avance sans aucun retard. Le conte n’est plus vraiment féerique mais onirique, et les images parlent comme un livre obscur, mais fascinant. L’humour n’en est pas absent : en témoignent les amusantes marmottes figurant les trois garcons, manipulées par des marionnettistes en noir, ou l’avant-dernière scène, au moment où Sarastro électrocute en une fois la Reine, les Dames et Monostatos. On peut certes ne pas aimer l’approche de David Hermann, mais non lui dénier un grand intérêt. Musicalement, l’ochestre du Vlaamse Opera était en grande forme sous la direction très détaillée de Yannis Pouspourikas, également chef des choeurs. Le couple central, magnifiquement interprété par Yijie Shi et Julia Westendorp, tous deux très émouvants, le Sarastro caverneux de la basse croate Ante Jerkunica, le Monostatos solide de Guy De Mey, et les trois dames (Hanne Roos, Tineke Van Ingelgem et Marija Jokovic) rivalisaient d’aisance. Si la Reine de la Nuit (Olga Pudova) et Papagena (Mirella Hagen) semblaient plus en retrait, il fallait surtout en imputer la cause à la mise en scène. Enfin, il faut souligner la prodigieuse incarnation de Papageno par le baryton autrichien Jozef Wagner, qui alliait un timbre charmeur à une souplesse physique étonnante, renforçant ainsi l’impression trouble d’un personnage sauvage, mi-homme mi-bête, dont l’animalité affleurait sans cesse. Production étonnante donc, qui laisse perplexe mais passionne par son inventivité, sa vivacité d’esprit et ses partis pris surprenants. Encore un choc ? Au dernier moment, Tamino… saisit sa flûte-revolver et abat Sarastro ! Les murailles se ferment lentement…
Bruno Peeters
Antwerpen, Vlaamse Opera, le 29 décembre 2012.

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