"Andrea dl Sarto" de Daniel-Lesur, 55 ans
Daniel-Lesur (1908-2002), cofondateur du groupe Jeune France, a mis près de soixante ans à reconnaître son attrait pour l’opéra ; pourtant Andréa del Sarto créé le 24 janvier 1969 à l’Opéra de Marseille est, selon lui, son œuvre la plus importante. Il en a écrit le livret en s’inspirant de la pièce d’Alfred de Musset « André del Sarto » (1833-1850) qu’il retravaille selon ses propres critères stylistiques.
Ainsi, à l’heure où les avant-gardes officielles fantasment de voir la fin des institutions lyriques et où le théâtre musical voit le jour au festival d’Avignon, Daniel-Lesur donne une œuvre de facture classique qui perpétue des traditions théâtrales bien vivantes, le romantisme magnifié au théâtre par Gérard Philipe avec « Lorenzaccio » (Avignon, 1952 et 1958), « Ruy Blas » (TNP Théâtre de Chaillot, 1954), « Les Caprices de Marianne » (Avignon/TNP Théâtre de Chaillot, 1958) et « On ne badine pas avec l’amour » (TNP Théâtre de Chaillot, 1959).
Il faut se souvenir que, dès 1946, Daniel-Lesur appelait de ses vœux un renouveau musical rompant avec le « modernisme » et réhabilitant l’émotion et l’humanisme, « un langage renouvelé, sensible et libre, utilisant des données pré-classiques, voire primitives, tant il est vrai que l’on ne saurait avancer vers l’avenir sans plonger plus profondément dans le passé ». En outre, le sujet même de la pièce de Musset offre un écho direct au Benvenuto Cellini de Berlioz donné à l’Opéra de Paris le 10 septembre 1838, sans plus de succès qu’ André del Sarto à la Comédie-Française le 21 novembre 1848.
Daniel-Lesur aborde le spectacle par la composition pour le théâtre et la radio pendant la guerre et sa musique pour la pièce d’Alfred de Musset « André del Sarto », créée à Constance le 13 octobre 1947, tourne dans les villes d’occupation française en Allemagne avant d’être créée à Paris en 1948. L’année suivante, l’œuvre est développée en un poème symphonique dont les principaux thèmes émailleront bientôt l’opéra. En 1950, le compositeur ressent une violente émotion devant l’harmonieuse puissance d’un spectacle lyrique lors d’une représentation de Don Giovanni au festival d’Aix-en-Provence.
Il décide alors de composer un opéra et le sujet qui s’offre à lui d’emblée est le drame de Musset dont il connaît déjà bien les rouages et qu’il décide de transformer lui-même en livret. Il note dans ses carnets que, lors de la création de 1833, un chroniqueur de la Revue des deux mondes remarque qu’« on croirait entendre un opéra sans musique ». Il compose donc cette musique comme un prolongement de l’impulsion restée sans lendemain de Tchaïkovski qui écrivait à Madame von Meck : « Voilà de quoi composer un bel opéra. » Daniel-Lesur remarque également que Musset, admirateur de la Malibran, de sa sœur Pauline Viardot et musicographe à ses heures, semble avoir imaginé là « les couleurs de l’opéra romantique ».
L’action se situe à Florence en 1531. Lucrèce, épouse du peintre Andréa del Sarto est la maîtresse de Cordiani, élève préféré de l’artiste. Les deux amants ont décidé de fuir ensemble le soir même mais leur projet est découvert par Gremio que Cordiani blesse, puis tue. Soupçonneux, Andréa chasse Cordiani qui cherche à revoir une dernière fois Lucrèce et rend le déshonneur de son maître public. Les deux hommes se battent en duel, Cordiani semble gravement blessé. Resté seul, Andréa pleure son épouse et son ami perdus, mais quand il apprend que les amants sont en fuite, il leur fait annoncer que « la veuve d’Andréa peut épouser Cordiani » et boit une coupe de poison.