Insaisissable Jodie Devos : toujours plus haut, toujours plus beau
Hommage à Jodie Devos. Jodie Devos, soprano ; Adèle Charvet et Caroline Meng, mezzo-sopranos ; , Quatuor Voce et Quatuor Giardini ; Jean-Philippe Collard-Neven et Nicolas Krüger, pianos ; Steve Houben, saxophone ; Jean-Louis Rassinfosse, contrebasse ; Juliette Hurel, flûte ; Emmanuel Ceysson, harpe ; Julien Chauvin, Laurent Campellone, Pierre Bleuse, chefs d'orchestre. 2015-2022. Livret an français, allemand et anglais. 7 CD Alpha. ALPHA1191
Alpha publie un coffret regroupant tous les enregistrements réalisés pour le label par Jodie Devos. Les bénéfices de la vente seront versés à la Fondation créée par ses proches pour pérenniser les valeurs de transmission et de promotion de l’art lyrique auxquelles elle était fondamentalement attachée. Le coffret sort dans la foulée de l’appel à projets de médiation culturelle autour de l’art lyrique lancé par la Fondation et du concert de gala du 28 novembre à l’Opéra de Liège-Wallonie.
Ce coffret qui nous offre un beau survol de son évolution d’interprète, nous éclaire surtout sur la variété de ses choix d’interprète, dans la sélection des répertoires abordés comme dans l’intensité de la préparation. Car si chaque incursion de Jodie Devos dans un répertoire nouveau sonnait comme une découverte, celle-ci répondait à un travail en profondeur inébranlable dans l’analyse et l’appropriation des œuvres sélectionnées. C’est ce cheminement que nous voudrions prendre comme fil conducteur de la redécouverte de ces précieux témoignages d’un art épanoui.
Plus qu’une lauréate, une interprète.
Quand on entend chanter Jodie Devos, fut-ce dans ces prestations au concours, on a toujours l’impression d’être face à un moment d’interprétation de la page chantée qui dépasse la performance technique pour rayonner avec l’aisance d’un bonheur accompli : le désir et le plaisir de chanter, conçu comme un don de sa personne tout entière. L’émotion est alors immédiate chez l’auditeur parce que l’interprète a su pénétrer au cœur de l’œuvre pour nous en révéler toute la portée.
Et pourtant, la performance demeure éblouissante dans son aisance et sa simplicité. Mais c’est sans doute parce qu’elle a étudié chaque pièce dans ses moindres recoins qu’elle est capable de la recréer pour nous dans ce qu’elle a d’essentiel. Et cette osmose est totale car les répertoires abordés illustrent bel et bien des moments, sous des angles variés, de son parcours de formation comme interprète. Alors allons-y et appliquons cette méthode d’analyse à ce coffret, ô combien, délicieux.
Offenbach colorature
Le programme reflète l’aisance dans l’aigu et l’abattage qui caractérisèrent les prestations au Concours Reine Elisabeth de la jeune cantatrice. Car justement, c’est une interprète qui se révélait et non une jeune élève qui faisait ses premiers pas. Et c’est d’ailleurs ainsi qu’elle a conçu la suite immédiate du concours : départ à Paris où elle intègre l’académie de l’Opéra-comique là où elle va vivre une véritable vie de troupe apprenant des rôles pour lesquels elle sera la doublure et interprétant des petits rôles dans les Mousquetaires au couvent ou dans la Chauve-souris dans sa version française
Jusqu’à cette soirée de 2019 où elle remplace la titulaire du rôle indisponible et c’est un triomphe. Le voici donc reine de l’opérette avec son Compositeur lige, Jacques Offenbach qu’elle n’a encore jamais chanté à la scène. Mais le naturel est là époustouflant car il est le fruit d’un travail de préparation des séances d’enregistrements à Munich en juillet de l’année précédente. Par-dessus tout, le programme rayonne par sa diversité qui confronte aux tubes incontournables (à commencer par les extraits des Contes d’Hoffmann) nombre de raretés absolues (Boules de neige », « Un mari à la porte ») ou récemment redécouvertes (Le Roi Carotte, Fantasio).
« And Love said » : le souvenir de la découverte du monde anglo-saxon
Tout part du souvenir des années de formation à la Royal Academy of Music. Elle y chante Spring d’Ivor Gurney lors de son premier examen londonien et elle est rentrée à l’Academy avec Love’s Philosophy de Roger Quilter. Ce répertoire aussi discret qu’intense appartient bel et bien à son parcours de formation. Et comme il n’est guère connu du public francophone, Jodie s’est efforcée de l’approfondir avec des chefs d’œuvres de Vaughan-Williams ou de Britten ou de rechercher les pages d’une totale inconnue, Irène Poldowski, la fille de Weniawski, qu’elle est allée dénicher à la British Library. Mais elle voulait aussi tirer un trait vers son univers francophone en sélectionner des compositeurs comme Milhaud et Tailleferre qui ont mis en musique des textes anglais. Et ce sont deux poèmes d’Oscar Wilde qui illustrent les mélodies qu’elle commande à Patrick Leterme, un de ses premiers soutiens lors de son premier concours à 17 ans. Mais ce qui frappe dans ce parcours plus varié qu’on ne pourrait le croire, c’est l’importance radicale donné au mot grâce à sa résonance. L’ambitus large de la langue anglaise permet ainsi une grande variété de couleurs que la chanteuse sait intégrer dans la discrétion de son rendu : une gageure qui est la résultante d’un travail acharné, en totale complicité avec son complice au piano. A ce niveau de création commune, on ne parle plus de Nicolas Jürger comme d’un accompagnateur. L’auditeur doit s’impliquer dans la conquête de ces trésors secrets mais sa (re)connaissance grandit au fil des écoutes et il pénètre alors avec ravissement dans un monde raffiné.
Bijoux perdus : dans les pas de Marie Gabel
Dans la première partie du XIXe siècle, Paris est la scène de référence de l’opéra léger. A côté même des productions spectaculaires de ce que Verdi appellera la Grande Boutique va se développer un genre plus léger, héritier de l’opéra-comique où s’épanouissent les savoirs habiles d’Auber ou Adam et, ensuite d’Halévy et Thomas. Un genre que l’on traitera vite de frivole mais qui réserve toutefois nombre de trésors propres à mettre en valeur des gosiers agiles. Un art où brillera, après des débuts difficiles, notre compatriote Marie Gabel, un de ses rossignols impétueux comme la Belgique saura en créer de Clara Clairbert, Claudine Arnaud à Jodie Devos. Mais attention ces redoutables techniciennes qui enfilent les notes suraiguës jusqu’au contre-mi et délivrent des roulades virtuoses à en perdre le souffle seront toujours attentives à donner une réelle valeur dramatique aux personnages qu’elles incarnent.
Ainsi au-delà des déballages au premier degré, Jodie Devos n’a pas son pareil pour susciter le juste ressort dramatique qui donne à ces pages brillantes leurs lettres de noblesse. Et elle n’hésite pour cela à compulser avec Alexandre Dratwicki, le directeur artistique du Palazzetto Bru Zane des tonnes de partitions perdues. On savoure alors la candeur émue de la cavatine d’Elisabeth dans le « Songe d’une nuit d’été d’Ambroise Thomas ou la douceur charmeuse de Jaguarita, l’Indienne d’Halévy.
Mais Gabel va plus loin et finit par séduire, dans L’étoile du Nord, l’impitoyable Meyerbeer qui écrit pour elle l’étincelant air de Dinorah dans le Pardon de Ploermel.
Autant de triomphes de Gabel que Devos ressuscite avec panache. Elle réussit l’exploit de rendre au texte tout son tonus en soignant au milieu des plus terribles acrobaties un sens de la phrase qui crée le réel plaisir. C’est la marque d’une profonde musicienne qui dépasse l’artifice pour incarner de vraies personnalités. Un réel exploit dans un répertoire trop vite taxé de futilité.
Poétiques de l’instant : quand la phrase magnifie le verbe. Le Quatuor Voce voulait constituer un programme autour de deux chefs d’œuvre chambriste ; le quatuor et la sonate pour flûte, alto et harpe. Il y illustre un des talents typiques du génie créateur, le sens de l’instant, cet art de donner à chaque moment sa juste perception sans nuire à la continuité. Une exigence qui se renforce encore dans les Proses lyriques, ces mélodies où Debussy compose sur ses propres textes. Et Jodie parvient à leur restituer leur charme immédiat grâce à la perfection d’une diction qui assume le texte tout en l’habitant d’une continuité de la phrase. On perçoit chaque mot, on savoure chaque phrase sans aucune affectation : un tel naturel n’est possible que s’il repose sur une connaissance en profondeur des arcanes d’une partition faussement simple. Le résultat, lui, rayonne d’un naturel confondant.
Il était une fois : un récit aux visages variés. Alexandre Dratwicki nous rappelle combien le conte de fée fait fureur dans la France du XIXe siècle, non pour son étrangeté qui prévaut dans le monde germanique mais pour un sens de la narration poétique, non exempte de clins d’œil malicieux. Il reconstitue un savoureux récit de Cendrillon à partir des pages des grands classiques (Rossini, Auber, Massenet), de compositeurs redécouverts (Viardot, Schmidt) ou de véritables inconnus (Silvert, Serpette). Jodie y incarne une Cendrillon à la fois brillante et mélancolique mais toujours volontaire. L’abattage est impressionnant et semble accumuler dans un élan enthousiaste une sacrée collection de scènes de genre. Il s’agit ici de jouer la comédie, en toute franchise et Jodie nous démontre combien elle a le sens du théâtre en musique
Stabat Mater : l’esprit du Concert Spirituel réinterprète l’œuvre phare de Pergolèse. Le Stabat Mater fut un des tubes incontestables du Concert Spirituel joué près de fois 82 fois en 37 ans. Mais attention, on l’adapte aux goûts maison avec un rôle important confié au chœur et une direction un peu solennelle. Le travail réalisé par Julien Chauvin se situe donc assez loin de l’instinct expressif de la conception originelle qui laisse tout leur pouvoir au prestige des timbres vocaux. Ici, ils s’intègrent dans une monumentalité revendiquée et c’est exactement la dimension que lui donne Jodie Devos, une fois de plus, en parfaite concordance avec la vision d’ensemble du chef qui nous offre une lecture historique au sens propre du terme.
Concert au Gaume Jazz Festival : l’art de rester naturel sans forcer la note. Ce CD est l’extraordinaire nouveauté de cet album. S’il est bien une prestation qui démontre le sens du juste effet de Jodie Devos c’est bien cette soirée où, pour le Gaume Jazz Festival, elle parcourt en compagne de Jean-Philippe Collard-Neven, Steve Houben et Jean-Louis Rassinfosse (excusez du peu !) quelques standards du jazz. Trop souvent, les classiques compliquent leur approche de ce répertoire, soit en trouvant malin d’en faire des tonnes au risque de surcharger le propos, soit en recherchant une distanciation qui le détruit. Rien de tel avec Jodie : le phrasé demeure naturel et embaume la mélodie, l’expression est maîtrisée mais sincère et la complicité avec les instrumentistes devient un régal permanent. Voilà des artistes qui se réjouissent de faire ensemble de la musique et le font avec un naturel confondant. Du grand art qui reflète à la fois un sens de l’écoute et un travail sur soi-même au service de l’œuvre. A ce niveau d’excellence complice, on rend les armes et on s’abandonne au plaisir de l’écoute.
Au final, sous des divers angles de vue qui sont autant de portraits variés, cette discographie nous explique l’incroyable variété d’un talent multiforme, forgé par une technique insolente et un travail acharné. Tout semble devenir spontané tant chaque instant a été savamment préparé. On salue alors le travail et le métier mais on succombe au plaisir. C’est sans doute cette spontanéité ravageuse qui fait tout le prix du legs discographique de cette artiste généreuse. Merci Jodie : on saura se souvenir de toi !
Son : 9 - Livret :10 - Répertoire : 9 - Interprétation 10.
Serge Martin