Une tragique vendetta corse en première mondiale : L’Ancêtre de Saint-Saëns
Camille Saint-Saëns (1835-1921) : L’Ancêtre, drame lyrique en trois actes. Jennifer Holloway (Nunciata), Gaëlle Arquez (Vanina), Hélène Carpentier (Margarita), Julien Henric (Tébaldo), Michael Arivony (Raphaël), Matthieu Lécroart (Bursica), Yui Yoshino (Une femme) ; The Philharmonic Chorus of Tokyo ; Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, direction Kazuki Yamada. 2024. Notices en français et en anglais. Texte du livret inséré, avec traduction en anglais. 89’ 52’’. Un livre-disque de deux CD Palazzetto Bru Zane BZ 1061.
On ne peut que souscrire à la remarque faite par Alexandre Dratwicki, lorsque, dans le texte introductif du présent livre-disque, le directeur artistique du Palazzetto Bru Zane écrit qu’on ne se lasse pas de s’étonner du désintérêt général des maisons lyriques pour le catalogue opératique de Saint-Saëns. On en serait sans doute encore au même stade de méconnaissance si, depuis 2012, dans le catalogue Bru Zane réservé à l’opéra français, qui compte quarante-quatre parutions, sept d’entre elles n’avaient été consacrées au créateur de la Danse macabre. La volonté de graver l’intégrale des opéras de Saint-Saëns, processus en route, comble une immense lacune que l’incontournable Samson et Dalila et, dans une moindre mesure, Henry VIII, masquaient à peine.
Il faut dès lors marquer d’une pierre blanche la mise à disposition de L’Ancêtre, créé le 24 février 1906 à l’Opéra de Monte-Carlo, à l’invitation du prince Albert Ier de Monaco auquel il est dédié, dans le théâtre inauguré en 1879 et dirigé par Raoul Gunsbourg (1860-1955). Ce dernier, qui fut imprésario et compositeur, a été à la tête de la maison monégasque pendant six décennies (il n’abandonnera son poste qu’âgé de 91 ans !), après avoir monté 120 opéras, dont plusieurs de Massenet, mais aussi, entre autres, de Berlioz, Bizet, Messager, Bruneau ou Hahn, et accueilli des gloires comme Chaliapine, Caruso ou Nellie Melba. L’Ancêtre ne fut pas en reste : deux rôles féminins ont été l’apanage, à la création, des légendaires Felia Litvinne (Nunciata) et Géraldine Farrar (Margarita). Parmi les articles très documentés qui accompagnent, comme toujours, les productions Bru Zane, on lira celui qu’Alexandre Dratwicki consacre à la figure remarquable de Gunsbourg.
Loin des thèmes bibliques, mythologiques ou historiques qu’il a exploités auparavant, Saint-Saëns propose dans L’Ancêtre, qui sera son dernier ouvrage lyrique, un sujet qui a des accointances avec celui de Roméo et Juliette. Dans les montagnes de Corse, deux familles, les Fabiani et les Piétra Néra, se vouent une haine héréditaire. Malgré l’intervention de l’ermite Raphaël qui tente une réconciliation, l’ancêtre Nunciata s’y oppose obstinément, malgré la bonne volonté de Tébaldo, chef des Piétra Néra. Ce jeune officier de l’armée de Napoléon est aimé par Vanina, petite-fille de Nunciata et par Margarita, sa sœur de lait ; c’est Margarita que Tébaldo préfère. Ce dernier tue Léandri, le frère de Vanina ; la vendetta est lancée. Elle s’achève par une terrible méprise. Nunciata arme Vanina et la convainc de venger son frère. La jeune femme ne peut s’y résoudre, en raison de son amour pour Tébaldo. La balle qui est destinée à celui-ci, finalement tirée par Nunciata, ivre de haine, frappera Vanina à mort.
Le dramaturge, poète et archéologue parisien Lucien Augé de Lassus (1846-1914), qui a déjà été en 1893 l’auteur du livret de Phryné, opéra-comique sur un thème antique, et sera aussi celui de la cantate La gloire op. 131 en 1911, est chargé de rédiger cet argument. On lira dans un texte de Hector Cornilleau les péripéties de la rédaction, Saint-Saëns, qui est impatient, veut tout contrôler et ne ménage pas toujours son collaborateur. Les mélomanes qui possèdent dans leur bibliothèque la biographie qu’Augé de Lassus a consacrée au compositeur chez l’éditeur Delagrave en 1914, ne se priveront pas de la lecture des pages savoureuses et pleines de respect que le librettiste a consacré à leurs rencontres, notamment à Thoune, en Suisse, sur le Lac Majeur, où Il est allé rejoindre Saint-Saëns, qui y séjourne au printemps 1905.
La création, à laquelle la presse parisienne est accourue, est bien accueillie, même si des réserves sont émises sur le livret. Gabriel Fauré y assiste ; dans le long article élogieux qu’il destine au Figaro du 25 février 1906 (reproduit intégralement), il écrit que la partition de Saint-Saëns est digne de ses aînées et que l’on y retrouve chacune des qualités qui les caractérisent : la vérité, la fermeté, la netteté dans le dessin des personnages comme dans l’exposé et le développement des situations ; une absolue justesse d’expression. Fauré souligne encore une facilité et une clarté dans la complexité de l’écriture inégalables. L’œuvre, après cinq représentations, connaîtra quelques reprises jusqu’en 1915, en France, dont treize fois à l’Opéra-Comique en 1911, et à l’étranger. Elle sombrera ensuite dans un oubli total, jusqu’à aujourd’hui et la fin du purgatoire.
Dans ces trois actes resserrés en une heure et trente minutes de musique (dont dix-huit seulement pour l’acte II, quand la mort du frère de Vanina déclenche la vendetta), Saint-Saëns, avec son métier habituel, déploie une orchestration qui sert le côté dramatique de l’action comme le décor de l’idylle amoureuse et de l’implantation corse. La relative brièveté de la partition permet des couleurs variées, leur offre du relief et donne aux cordes une respiration pleine d’émotion. L’écriture est, comme toujours chez Saint-Saëns, élégante et de dimension classique ; les mélodies et l’instrumentation sont bienvenues, sans atteindre toutefois le niveau tragique d’autres opéras du maître.
Pour cette résurrection, le plateau vocal emporte les suffrages en animant avec conviction un drame qui file bon train. Dans le rôle de l’ancêtre Nunciata, la mezzo américaine Jennifer Holloway, qui a chanté aussi bien Mozart que Berlioz, Massenet ou Richard Strauss, mais est aussi une wagnérienne confirmée, est parfaite d’intolérance et de rigidité ; elle incarne ce personnage fatal avec puissance. Lorsqu’on connaît l’issue, on ne peut s’empêcher, à l’Acte II, d’entendre dans son cri : Ma haine, c’est la balle/Qui s’envole fatale/Et ne s’égare pas, une prémonition de son aveuglement. La mezzo Gaëlle Arquez, voix aux accents chauds pour Vanina, qui sera la victime involontaire de sa grand-mère, se révèle souvent déchirante. Hélène Carpentier est Margarita, sa sœur de lait, qui peut, de son côté, montrer un côté plus heureux, car c’est elle qu’aime Tébaldo, rôle confié au ténor lyonnais Julien Henric, timbre clair et généreux, avec de petites faiblesses dans certains aigus. On sera attentif à la prestation de Michael Arivony, baryton originaire de Madagascar, qui donne au personnage de l’ermite Raphaël, à travers une diction exemplaire, sa juste part de volonté de pacification des clans ennemis. Matthieu Lécroart, en porcher Bursica, et Yui Yoshino, bref rôle de femme, complètent une distribution particulièrement homogène.
Cette réussite est due aussi à l’investissement des chœurs japonais, impeccables de style dramatique et d’unité, et de l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, qui, sous la baguette scrupuleusement attentive de Kazuki Yamada, son directeur musical et artistique depuis 2016, exalte les couleurs de cette partition oubliée. L’enregistrement a été réalisé à l’Auditorium Rainier III de Monaco du 1er au 6 février 2024. On attend les autres Saint-Saëns méconnus. Avec impatience ? Oui, ô combien…
Son : 8,5 Notices : 10 Répertoire : 9 Interprétation : 10
Jean Lacroix