Sir Simon Rattle et le BRSO : une leçon de direction d’orchestre, de musique et d’humanité

par

« À quoi sert le chef d'orchestre ? », se demandent beaucoup de curieux de musique, voire de mélomanes pas tout à fait suffisamment avertis pour saisir les subtilités de cette activité en effet pour le moins mystérieuse. Après tout, les musiciens ont la partition sous les yeux ! Alors, à quoi bon leur indiquer ce qu’ils doivent jouer ?

Toute naïve qu’elle puisse paraître, la question est pertinente. Et les réponses complexes. Bien sûr, il y a les impulsions à donner, le rythme à unifier, la vision à transmettre, pour arriver à une interprétation homogène, qui est donc celle que conçoit le chef d'orchestre. Quand certains dirigent, on voit, en quelque sorte, défiler la partition tant les gestes semblent en être quasiment une analyse. Ce ne sont peut-être pas ces chefs-là qu’il faut observer pour se convaincre de leur utilité, ou plutôt de leur nécessité.

Car il y a aussi (les deux n’étant du reste pas totalement contradictoires, mais tout de même, chaque chef a sa tendance) ceux qui indiquent les dynamiques à répartir, les sonorités à équilibrer, les solistes à solliciter... bref à réagir en fonction de ce qu’il entend, voire qu’il anticipe (ce pour quoi il faut un réel talent). Tout cela nécessite une oreille extérieure.

Simon Rattle fait partie de ceux-là. Bien entendu, c’est lui qui donne le la rythmique, et il est en permanence en mouvement et en énergie musicale. Mais il laisse jouer les musiciens, et intervient davantage pour les soutenir que pour les diriger. Voir Simon Rattle à la tête d’un orchestre, c’est donner la plus éclatante réponse à la question de l’utilité d’un chef d'orchestre.

Quant à ceux, plus avertis, qui considèrent que le chef d'orchestre n'est que le symbole d'une domination, et dont les musiciens, s'ils étaient réellement émancipés, n'auraient nul besoin, certes ils posent une vraie question. Et il est important de la garder à l'esprit. Il n'empêche : eux aussi auraient tout intérêt à observer Simon Rattle. Car à aucun moment il ne donne l’impression de dominer les musiciens. Au contraire : il leur permet de s’exprimer au point que l’on peut parler d’épanouissement individuel.

Ce soir-là, l’orchestre n’est pas le moindre : le Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks (Orchestre Symphonique de la Radio bavaroise, ou BRSO). On le sait : l’Allemagne possède d’excellents orchestres permanents de radio. Il y en a actuellement une douzaine (contre deux en France). Parmi eux, le BRSO est sans doute le plus réputé. Il a été fondé en 1949 par Eugen Jochum, auxquels ont succédé rien moins que Rafael Kubelík, Colin Davis, Lorin Maazel, Mariss Jansons, et, depuis 2023, Simon Rattle. Quand on sait que ses postes précédents étaient le Philharmonique de Berlin et le Symphonique de Londres, cela donne une idée du niveau de ce BRSO.

Au programme, la Deuxième Symphonie de Schumann, et L’Oiseau de feu de Stravinsky.

Nous éprouvons un sentiment d’évidence, qui n’est jamais platitude, dans chaque instant de la symphonie. Il n’y a rien que l’on pourrait qualifier de « spectaculaire » (si l'on excepte le Fugato de l’Adagio, et ses notes jouées staccato aux cordes avec une sonorité qui semble venir d'ailleurs, proprement hallucinante - et c’est justement au moment de la composition de cette symphonie que Schumann a commencé à être victime d’hallucinations auditives). Cet orchestre a Schumann dans son ADN : les cordes sont chaudes et parfaitement homogènes, les bois sont à la fois, selon les nécessités musicales, fondus et caractérisés, et les cuivres brillants mais toujours ronds. La générosité sonore de l’orchestre de Schumann, avec toutes ses tensions, ses heurts, ses ambiguïtés, nous prend au plus profond de nous.

En deuxième partie, le ballet de Stravinsky dans sa version intégrale. Avec plus de cent musiciens, pour certains forcément éloignés les uns des autres, la nécessité d’un chef d'orchestre est plus simple à expliquer. Certes, il est possible de jouer du Stravinsky, en grande formation symphonique avec autant de musiciens, sans chef, ainsi que l’ont démontré David Grimal et son ensemble Les Dissonances (par exemple en 2021, ou encore en 2024). Mais cela suppose un travail très spécifique, à la fois qualitativement et quantitativement, avec des musiciens prêts à se lancer dans l’aventure. Nous regrettons toutefois que cette expérience, qui aura duré une vingtaine d’années, soit malheureusement close désormais. Elle a été pourtant tellement concluante qu’elle pourrait susciter d’autres vocations.

Il n’empêche : il est ici flagrant que le rôle de Simon Rattle est indispensable, tant il semble donner en direct des couleurs sans cesse changeantes et imprévisibles. Son interprétation n’est ni chorégraphique, ni narrative. Il ne donne l’impression ni de danser, ni de raconter, mais plutôt de créer une peinture abstraite, en vingt-quatre épisodes (certains étant en plusieurs séquences). L’ensemble est d’une lisibilité exemplaires. L’acoustique de la Philharmonie y participe, naturellement. Mais c’est surtout la qualité du BRSO, avec chaque musicien qui sait exactement comment il doit procéder pour toujours privilégier l’ensemble, et la vigilance extrême de son chef d'orchestre, qui permet ce résultat stupéfiant.

Il est de coutume qu’un orchestre en tournée à l’étranger joue, en bis, une œuvre du répertoire de son pays. Le BRSO et son directeur musical dérogent à cette tradition, avec une pièce du pays hôte : La Fileuse, extraite du Pelléas et Mélisande de Fauré. Ou comment conclure dans la grâce une soirée mémorable.

Paris, Philharmonie (Auditorium Pierre-Boulez), 14 novembre 2025

Pierre Carrive

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.