Impressions ternaires
Entendu à la radio le jour de l’Épiphanie une chronique sur le chiffre trois, à propos des rois Mages bien sûr. La chronique était intéressante et ouvrait des horizons sur l’omniprésence de ce chiffre : les trois petits cochons, les trois consuls, les trois mousquetaires, les trois suisses, trois petits tours et puis s’en vont… Bref le chiffre trois est partout. Et en musique, qu’en est-il ?
L’Amour des trois oranges (Prokofiev), les Trois Petites Liturgies de la Présence Divine (Messiaen), la Symphonie en trois mouvements (Stravinski), Trois Valses (l’opérette d’Oscar Straus, celui qui s’était privé d’un second S pour éviter toute confusion avec les autres Strauss), les Trois Valses distinguées du précieux dégoûté (Satie), sans parler de tous les cycles de mélodies qui marchent par trois, ils sont légion. Au rayon des triptyques en tous genres, ce sont les « Trois Pièces » et leurs homologues allemands (généralement pour piano) « Drei Klavierstücke » qui remportent la palme. Mais les moments (musicaux bien sûr), les études, les danses ou les esquisses (à commencer par La Mer de Debussy) ne se défendent pas mal. J’allais oublier l’Opéra de quat’sous ; l’original allemand n’en comporte que trois (Die Dreigroschenoper). Probablement un problème de change, le sou allemand de l’époque devait être mieux coté.
Trois, c’est le chiffre de l’accord parfait. Donc, aucun doute, nous tenons là le chiffre fondamental. Mais on risque de s’ennuyer avec la perfection. Certains musiciens ont donc eu l’idée de s’en écarter, parfois. Et ce qui n’était au début qu’une petite escapade va vite devenir une révolution. L’accord parfait, symbole de la consonance, s’en trouve renversé, altéré, enrichi, augmenté, bref la dissonance gagne du terrain avec des chiffres aux intentions clairement hostiles : six, sept, neuf, et même au-delà : des nombres, onze, treize. De quoi y perdre son latin. Pourtant, le trois résiste, dans l’ombre, au cœur de tous ces nouveaux accords. Il sait qu’il est éternel.
Trois, dans la notation mensuraliste au Moyen-Âge, c’est le tempus perfectum, c’est-à-dire la division des valeurs en trois. Encore cette fichue perfection ! Si on ajoutait un peu de binaire, ça ferait diversion. Plus naturel, une, deux, une deux ! Est-il parfait ? On n’en parle plus. Le ternaire garde néanmoins sa place, voire se mêle au binaire dans un assemblage des plus corrects, 6/8. On continue à danser à trois temps, comme Monsieur Jourdain (encore une chose qu’il faisait sans le savoir) : menuet, sarabande, rigaudon, gaillarde. Et la valse, qui malgré ce qu’affirmait Jacques Brel, reste emblématique du chiffre trois. Donc, en termes de valeurs, il résiste aussi. C’est réconfortant.
Trois en terme d’organisation des mouvements, c’est l’équilibre, presque la perfection (la revoilà !) : vif, lent, vif ; le schéma institué par le concerto baroque qui va résister à toutes les attaques de la postérité, les attaques de ceux qui cherchent à noyer le tripartisme en enchaînant les mouvements (Liszt, Ravel), ou les attaques de front de ceux qui n’hésitent pas à ajouter un quatrième mouvement, ce qui est totalement incorrect et déloyal. Mais comme le porte drapeau de cette tendance s’appelle Brahms, force est de s’incliner. La postérité lui a accordé une dispense.
Dans les catalogues de compositeurs, le chiffre trois n’est pas à la fête. L’opus 3 est généralement une œuvre de jeunesse, peut mieux faire, et souvent fera beaucoup mieux. Sauf ! Vivaldi avec son Estro armonico et Rachmaninov avec son fameux Prélude en ut dièse mineur qui a assuré sa célébrité. Pas sa fortune car il l’avait vendu à son éditeur en abandon de droit. Erreur de jeunesse.
On continue à jouer avec les chiffres ? op. 33. Les catalogues étant chronologiques, nos compositeurs sont en principe à l’aube de leur maturité, avec des œuvres jugées dignes d’être reconnues par la postérité : mazurkas de Chopin, bagatelles de Beethoven, quatuors de Haydn, Concerto pour violoncelle n°1 de Saint-Saëns, Variations sur un thème rococo de Tchaïkovski. Mais le top du top, c’est d’accoler trois chiffres trois, op. 333. Rares sont les plumes assez prolixes qui ont atteint un tel sommet. Voici Johann Strauss, fils, le père de la valse, l’apôtre du chiffre trois : Aimer, boire et chanter. Beau programme en trois temps.
(janvier 2026)