Bach revisité à l’orgue et à l’électronique par le duo Vernet-Meckler

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BWV². Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Toccata & Fugue en ré mineur BWV 565 ; Invention no 8 en fa majeur BWV 779 [arrgmt Vernet-Meckler] ; Concerto Brandebourgeois no 3 en sol majeur BWV 1048 ; Sei gegrüsset, Jesu Gütig BWV 768 [arrgmt Niels Gade] ; Prélude en ré mineur BWV 875 [Clavier bien Tempéré, arrgmt Ignaz Moscheles] ; Concerto pour deux claviers en ut majeur BWV 1061 [arrgmt Cyril Scott] ; Chaconne de la Partita en ré mineur BWV 1004 [réarrgmt Vernet-Meckler]. Swinging Bach [arrgmt Porter Heaps et Loyd Norlin]. Charles Balayer (*1957) : Bach Chat. Olivier Vernet, Cédric Meckler, synthétiseurs, orgues virtuels, orgues de la cathédrale d’Évreux, de l’église Saint Charles de Monaco, de l’église Saint-Vincent de Roquevaire. Livret en français, anglais. Septembre-octobre 2025. 79’29’’. Ligia R-999

Par ses programmes audacieux ou ses habits de concertistes, on sait que le duo Vernet-Meckler craint peu de bousculer les codes, dans un microcosme pourtant des plus consensuels. En mire du deux-cent-cinquantième anniversaire de la disparition de J.S. Bach, l’intégrale de l’Orgelwerk enregistrée par l’élève de Gaston Litaize et Marie-Claire Alain avait stimulé la discographie par un vent de fraîcheur, notamment les premiers volumes à Mérignac, Chavagnes-en-Paillers, Saint-Vincent de Lyon et San Simpliciano de Milan.

Dans une interview accordée à nos colonnes en octobre 2022, Olivier Vernet ne reniait rien de « la dynamique, l’enthousiasme et le bonheur de jouer de l’orgue, qui étaient très présents dans ces disques de jeunesse » et ambitionnait de « réenregistrer un ou deux disques Bach et Buxtehude sur orgues historiques, afin de proposer ma vision actuelle sur deux compositeurs que je chéris depuis toujours ». En attendant la concrétisation de ce projet, le virtuose vichyssois et son complice Cédric Meckler s’aventurent ici dans un pari surprenant, qui pourra effrayer le puritain. L’illustration de couverture donne le ton.

On ne criera pas trop vite à l’outrage si l’on sait que le Cantor, fidèle à la pratique de l’époque, recyclait ses propres œuvres, ne les assignait pas à un vecteur musical intangible, voire écrivait in abstracto comme on l’a supposé de ses pages spéculatives. C’est cette adaptabilité, cette élasticité, cette docile porosité que prend au mot ce récital à quatre mains et quatre pieds, dans une combinatoire d’instruments à tuyaux (cathédrale d’Évreux, églises Saint Charles de Monaco et Saint-Vincent de Roquevaire), d’orgues virtuels (banque sonore Sonus Paradisi et console Hauptwerk) et même de synthétiseurs. Pour autant, se défend la notice, « nulle approche iconoclaste dans cette appropriation, mais une volonté d’hommage et de communion avec cet immense créateur, qui nous conduit à des versions augmentées, à un Bach reconstruit ».

Hybridation du pneuma et de l’électronique. Et le livret de citer quelques jalons à l’appui de l’artifice : un choral pour étrenner les ondes Martenot en mai 1928. Aussi le légendaire best-seller Switched-on-Bach de Wendy Carlos (CBS, 1968) sur des Moog qu’utilisera aussi la pianiste et claveciniste Rosalyn Turek. Dans pareille lignée, on pourrait aussi mentionner les albums Destruction of Harmony d’Eberhard Schoener (Ariola, 1971), Jon Santo Plays Bach (MCA, 1976), Bach computer du tandem allemand Carlos Futura (Metronome, 1979), ou plus récemment la compilation Bach Fantasy d’Isao Tomita (BMG, 1996), spécialiste japonais du genre, revisitant à ses claviers d’alchimiste le grand répertoire.

Parfois stylistiquement datées et relevant de seventies où l’électronique gagnait la scène pop-rock, avant l’avènement de la new wave, toutes ces expériences légitiment la présente excursion. On la dégustera plutôt comme un laboratoire artistique per se et sui generis. Du moins déroutant (le Sei gegrüsset à Monaco) au plus exorbité : Swinging Bach à Roquevaire, précédant en conclusion ce pot-pourri jazzy qui digresse sur divers thèmes du catalogue BWV, imaginé par Charles Balayer, titulaire d’une singulière chaire d’orgue Hammond au Conservatoire de Brive.

On connaît le mot d’Alexandre Dumas, selon lequel on peut violer l’Histoire à condition de lui faire de beaux enfants. Ne trahissant rien des exigences polyphoniques de la partition, le jeu serré du troisième Brandebourgeois rappelle que nous avons affaire à une paire d’interprètes aguerris. Mais dramatisée, bruitée à outrance, poinçonnée par des harmonies qui sentent le contre-collage, la Toccata & Fugue en ré mineur s’affuble comme ces mines grandiloquentes des acteurs fardés au temps du cinéma muet.

Entre ces deux exemples qui manœuvrent à leur gré les curseurs de l’authenticité et du bon goût, on vous laissera estimer l’attrait de ce disque inattendu et pas bégueule. Horresco referens ? Pour ne pas botter en touche, mais sans contraindre votre jugement, on confessera que cet amusant atelier de métamorphoses, entre recréation et récréation, écouté avec ce qu’il y faut de second degré, ne nous a ni choqué ni déplu.

Christophe Steyne

Son : 9 – Livret : 8,5 – Répertoire & Interprétation : ?

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