Soirée contrastée avec Anne-Sophie Mutter et le LPO à Luxembourg

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Le London Philharmonic Orchestra se produit ce dimanche 22 février à la Philharmonie de Luxembourg, dans le cadre de sa tournée européenne passant par l’Allemagne, le Luxembourg et l’Autriche. L’orchestre est placé sous la direction de sa première cheffe invitée, Karina Canellakis. Trois œuvres figurent au programme : La Fille de Pohjola, op. 49 de Jean Sibelius, le Concerto pour violon en ré majeur, op. 35 de Piotr Ilitch Tchaïkovski, ainsi que la Symphonie n° 7 en la majeur, op. 92 de Ludwig van Beethoven. La soliste très attendue de la soirée n’est autre que la célèbre violoniste allemande Anne-Sophie Mutter, pour laquelle le public s’est déplacé en grand nombre : la Philharmonie affiche complet.

Le concert s’ouvre sur un poème symphonique rarement programmé de Sibelius, La Fille de Pohjola, op. 49. Composée entre 1904 et 1906, l’œuvre s’inspire du chant VIII du Kalevala, recueil d’épopées finlandaises qui a profondément marqué l’imaginaire du compositeur et nourri plusieurs de ses poèmes symphoniques. Sibelius y met en musique l’histoire de Väinämöinen, contraint de construire une barque à partir des débris d’un fuseau pour conquérir la fille de Pohjola. Il échoue et repart désabusé — une leçon de modestie empreinte de mystère nordique.

La pièce s’ouvre dans une atmosphère sombre, portée par un violoncelle solo grave, interprété avec intensité et nous plongeant dans un climat glacial. Peu à peu, la texture s’éclaircit grâce au cor anglais et à la clarinette, d’où émerge un premier thème au hautbois, culminant aux cuivres et conduisant à un premier sommet expressif. Un second thème, plus souple et lumineux, confié aux flûtes, s’impose ensuite comme élément principal. La section centrale, amorcée par des pizzicati, développe ces motifs dans une matière plus âpre et mouvante, jusqu’à une ultime apogée des cuivres. La coda, enfin, se dissout dans les aigus des cordes, scellant l’œuvre dans une teinte d’effacement et de désillusion. Le LPO et Karina Canellakis en livrent une version convaincante, riche en atmosphères, en couleurs et en contrastes, qui permet d’imaginer aisément le récit sous-jacent.

Après cette entrée en matière, place à la prestation très attendue d’Anne-Sophie Mutter dans le Concerto pour violon en ré majeur, op. 35 de Tchaïkovski. La violoniste accompagne la phalange londonienne durant sa tournée européenne avec ce monument du répertoire. D’emblée, elle propose une lecture d’une grande énergie, déployant virtuosité et contrastes dynamiques indéniables. En revanche, elle prend de nombreuses libertés, notamment dans la gestion de la pulsation. Il en résulte que Karina Canellakis dirige presque exclusivement de la main droite afin de maintenir la cohésion entre orchestre et soliste. Grâce à la grande réactivité de l’ensemble, le cap est néanmoins conservé, les musiciens se montrant particulièrement attentifs aux variations parfois soudaines de la soliste. Il arrive toutefois que certaines interventions orchestrales surviennent légèrement en décalage, conséquence de ces changements imprévus. À l’inverse, les grands passages purement orchestraux offrent de beaux moments de respiration, permettant à l’orchestre de déployer des couleurs généreuses sous une direction alors plus inspirée et libérée.

Un autre aspect peut susciter la réserve : la tendance récurrente d’Anne-Sophie Mutter à attaquer une série de notes par le bas. Si cet effet peut se révéler pertinent ponctuellement — dans le deuxième thème du troisième mouvement, par exemple — sa répétition tout au long du concerto devient lassante, voire problématique du point de vue de la justesse. On peut également regretter le peu de contact visuel entretenu avec l’orchestre. Certes, la soliste se montre attentive aux bois à la sortie de sa cadence dans le premier mouvement ainsi que dans certains passages du deuxième, mais elle se tourne rarement vers le Konzertmeister pour établir un véritable dialogue. Soulignons néanmoins la qualité de la prestation orchestrale, notamment celle des bois, d’une grande délicatesse dans la Canzonetta.

Le public, quant à lui, se montre conquis par l’interprétation de la violoniste : longs applaudissements après le premier mouvement et standing ovation à l’issue du concerto. Anne-Sophie Mutter prend la parole pour remercier le public, chaleureusement présent, ainsi que la cheffe et l’orchestre pour leur qualité. En bis, elle offre le deuxième mouvement de Tango, Song and Dance d’André Previn. Initialement écrite pour violon et piano, l’œuvre est donnée ici dans sa version pour violon et orchestre de chambre, arrangée par le compositeur germano-américain lui-même.

Après l’entracte, place à la Symphonie n° 7 en la majeur, op. 92 de Ludwig van Beethoven. Composée entre 1811 et 1812, l’œuvre est créée le 8 décembre 1813 à Vienne, sous la direction du compositeur. Elle s’inscrit entre les Cinquième et Sixième symphonies (1808) et la Huitième (1812), au cœur d’une période particulièrement féconde.

Karina Canellakis et le London Philharmonic Orchestra en livrent une interprétation éblouissante. L’introduction du premier mouvement se déploie avec majesté, portée par une grande clarté des lignes, notamment dans les gammes ascendantes des cordes. La tension, savamment construite tout au long de cette ample introduction, conduit avec évidence au premier thème du Vivace en 6/8, joyeux et irrésistiblement dansant, fondé sur une cellule rythmique énergique — la sicilienne — et sur de subtils contrastes de timbres.

Le second mouvement, à la pulsation de marche et d’une gravité poignante, s’organise en variations culminant dans une intensité presque funèbre, avant qu’un épisode central plus lumineux ne vienne en éclairer la trajectoire. Canellakis affirme ici avec clarté ses intentions musicales, façonnant une architecture pensée pour donner relief et profondeur au discours. Le Scherzo se révèle fulgurant et bondissant, alternant élans impétueux et trio plus solennel aux accents hymniques. Enfin, le LPO déploie un Finale tourbillonnant, véritable danse exaltée à l’énergie croissante, qui s’achève dans une coda éclatante dominée par les cuivres.

Le London Philharmonic Orchestra se distingue par son engagement tout au long de cette prestation : cordes unies et intensément investies, bois expressifs et guillerets, cuivres brillants et majestueux — avec une mention particulière pour le pupitre des cors. Karina Canellakis semble pleinement dans son élément, proposant une lecture solidement construite de la première à la dernière note, servie par une réelle sensibilité. C’est indéniablement cette interprétation de la Septième qui restera comme le moment marquant de ce concert.

Luxembourg, Philharmonie, le 22 février 2026,

Thimothée Grandjean

Crédits photographiques : © Philharmonie Luxembourg – Inês Rebelo de Andrade / DR

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