De Bach à Bach, entre ses deux cycles extrêmes, Warner nous fournit un impressionnant panorama de la carrière discographique de Marie-Claire Alain
Marie-Claire Alain, From Bach to Bach, the1643) organist of the century. Œuvres de Jean-Sébastien Bach (1685-1750), C.P.E.Bach (1714-1788), W.F.Bach (1710-1784), J.Ch.Bach (1735-1782), J.C.F. Bach (1732-1795), D.Buxtehude (1637-1707), S.Scheidt (1587-1654), F.Correa de Arauxo (1584-1654) , G.Frescobaldi (1583-1643), J.Blow (1649-1708), J.P.Sweelinck (1562-1621), N.Bruhns (1668-1697), J.Pachelbel, B.M.Cernohorsky (1684-1742), N.de Grigny (1672-1703), G.Böhm (1661-1733), V.Lübeck (1654-1740), A.Soler (1729-1783),W.A.Mozart (1756-1791), J.Stanley (1712-1786), Vivaldi (1678-1741), Händel (1685-1759), L.Couperin (1626-1661), L.-N.Clérembault (1676-1749), F.Couperin (1668-1733), M.Corrette (1707-1795), L.-C.Daquin (1694-1772), P.Dandrieu (1664-1733), C.Balbastre (1724-1799), N.Lebègue (1631-1702), L.Marchand (1669-1732), F.Liszt (1811-1886), R.Schumann (1810-1856), A.P.F.Boëly (1785-1858), F.Mendelssohn (1809-1847), J.Brahms (1833-1897), C.-M.Widor (1844-1937), T.Dubois (1837-1924), E.Gigout (1844-1925), L.Boëllmann (1862-1897), O.Messiaen (1908-1992), M.Duruflé (1902-1982), A.Guilmant (1837-1911), L.Vierne (1870-1937), A.Alain (1880-1971), J.Alain (1911-1940), C.Franck (1822-1890), C.Saint-Saëns (1835-1921), C.Gounod (1818-1893)F.Schubert (1797-1828), G.Fauré (1845-1924), H.Busser (1872-1973), F.Poulenc (1899-1963), J.Langlais (1907-1991), C.Chaynes (1925-2016), J.Charpentier (1933-2017), C.Gervaise (1540), T.Albinoni (1671-1751), G.B.Martini (1706-1784), A.Corelli (1663-1713), M.Blavet (1700-1768), B.Marcello (1686-1739), J.L.Krebs (1713-1780), G.Pugnani (1731-1798), F.Martin (1890-1974). Marie-Claire Alain, J.P.Rampal, M.André, K.Ristempart, J .F.Paillard, G.von der Goltz, J.Martinon, S.Baudo, T.Vetö, J.J.Kantorow, Textes de présentation en français, anglais et allemand. 53 CD. Erato.
Attention, il ne s'agit pas d'une intégrale des enregistrements de Marie-Claire Alain mais bien d'un survol de la plus haute qualité, avec peu de doublons. Au disque, cette organiste française, issue d'une famille de musiciens et d'organistes, est un véritable rouleau compresseur : 220 gravures, 80 CD, quelques DVD. Même si elle a épisodiquement enregistré pour de plus petits labels (K617, Gallo et Calliope), elle reste avant tout un pur produit d'Erato et de son directeur artistique Michel Garcin, son collègue de conservatoire qui lui fit enregistrer son premier microsillon en 1954.
C'est dans ce gigantesque corpus que Michel Roubinet a sélectionné les pépites qu'il rassemble dans ce coffret de 53 CD, avec le parti pris de ne pas décomposer des ensembles homogènes. Ainsi n'a-t-il rien puisé dans L'Encyclopédie de l'orgue, conçue par son frère Olivier Alain, un ensemble de 48 CD dont 26 signés par Marie-Claire Alain entre 1963 et 1974, qui vient d'être réédité par Warner en avril dernier. On retrouve en revanche l'essentiel de l'anthologie « L'Orgue français » qu'il avait assemblée en 2014 : seules manquent à l'appel des pages de François Dagincour, Nicolas Lebègue, Guillaume-Gabriel Nivers, Jean-Adam Guilain et Pierre Dumage.
Une véritable éthique de l'enregistrement
Cette somme discographique est le produit d'une passion dévorante et d'un travail de préparation acharné. L'incroyable productivité de l'organiste s'explique en partie par la redoutable organisation de son travail préparatoire. Tout commence par la recherche musicologique, avec l'aide de son frère Olivier ou de son mari Jacques Gommier. On passe ensuite à la recherche de l'instrument adéquat. Une fois acquis le coup de cœur, on s'installe sur place avec l'équipe pour mettre au point la balance et assurer les répétitions. Vient enfin l'enregistrement, moment où l'organiste s'engouffre dans une concentration sans faille et se dépasse elle-même. Trois prises seulement : la première et la troisième sans interruption, la deuxième morcelée en segments qui permettent d'éventuelles retouches. À la perfection formelle, Marie-Claire Alain a toujours préféré le côté humain, privilégiant à tout prix l'émotion. L'enregistrement était toujours pour elle un merveilleux moment d'investissement total. Comme elle l'a elle-même déclaré : « J'ai travaillé dans la joie et j'en étais inondée ». Il en ressort un naturel de l'instant qui comble l'auditeur, comme l'expliquent les plus de quatre millions de disques vendus : pas mal pour un instrument réputé rébarbatif pour de nombreux mélomanes !
Le choix des orgues revêt bien sûr une influence capitale dans la démarche de Marie-Claire Alain. L'un d'entre eux a une signification particulière : celui de la maison de Saint-Germain-en-Laye, patiemment construit et augmenté par son père Albert Alain, et sur lequel toute la famille s'exerça. Installé désormais à Romainmôtier en Suisse, où elle l'a inauguré, il a joué un rôle essentiel dans la conception de l'œuvre de Jehan Alain et Marie-Claire lui consacre tout un CD.
Une formation exigeante
Elle commence par travailler le piano où Yves Nat lui apprend à exploser et à s'exprimer en jouant. Traité d'harmonie avec son père, classe de Duruflé, de contrepoint et de fugue de Simone Plé-Caussade, et enfin d'orgue de Dupré au Conservatoire de Paris (son père tenait à ce qu'elle fasse les classes d'écriture avant celle d'instrument). Elle reçoit aussi les conseils informels d'André Marchal et Gaston Litaize (la grande école française des organistes aveugles). Un second prix (pas de premier prix décerné) au Concours de Genève en 1950 marque l'entrée d'une carrière à triple volet : concerts (2564 en 60 ans), enregistrements (220 gravures) et enseignement.
Irremplaçable, Bach est omniprésent
C'est avec Bach qu'elle réalise son premier enregistrement. L'initiative vient déjà de Michel Garcin, c'est le grand André Charlin qui signe la prise de son et le musicologue Norbert Dufourcq qui écrit les notices des pochettes. L'instrument est l'orgue de Saint-Merry, l'un des premiers orgues historiques de Paris, résultat du travail de Clicquot, Cavaillé-Coll et de Gonzalez qui le restaure en 1947. Et on continue : quatre autres LP paraissent la même année et trois autres l'année suivante. Le projet Bach comportera 10 LP. À peine terminé, Marie-Claire Alain enregistre encore un LP de Chorals pour le temps de la Passion sur l'orgue de Friedrichsthal (Sarre). On retrouve encore sa première version de L'Art de la fugue gravée à Rotterdam en 1974 ainsi que les Canons sur la basse Goldberg et ceux de L'Offrande musicale, gravés sur l'orgue de la princesse Anna Amalia, la sœur de Frédéric II.
Ce parcours est à peine terminé que, à la suite de la découverte au Danemark des orgues nordiques, elle se lance dans ce qui sera sa première intégrale complète (1959/64). Deux autres suivront, animées par le souci de rendre justice aux dernières découvertes musicologiques (1978/80) et d'avoir accès aux instruments les plus adéquats, dont ceux situés dans l'ex-Allemagne de l'Est en 1985/93. On l'y découvre sur des instruments (Schnitger ou Silbermann) que Bach a touchés ou qui correspondent à ceux qu'il a connus. Ce n'est pas pour rien que ce coffret s'intitule « From Bach to Bach » puisqu'il commence avec la réédition remasterisée de l'édition de Saint-Merry et se termine en majesté avec l'ultime troisième intégrale, où culmine toute l'expérience d'une vie passée avec le Cantor. Mais du début à la fin règne le même bonheur de jouer et de rendre à la musique de Bach ce qu'elle définit elle-même dans l'introduction à sa deuxième intégrale : « Je n'ai jamais cessé de penser au côté profondément vivant de cette musique, fondée sur l'expression physique de l'émotion. »
Les autres enregistrements à Saint-Merry
Mais Bach ne suffit pas à la voracité de l'artiste. Très vite suit un programme Buxtehude, essentiel pour elle car constituant la voie suprême qui mène à Bach : à côté du premier témoignage de Saint-Merry (1955), Roubinet nous offre la flamboyante anthologie de 1986 sur le grand orgue Schnitger-Ahrend de Groningue. À Saint-Merry, encore, elle publie des pièces d'une absolue rareté pour l'époque, de Samuel Scheidt et Francisco Correa de Arauxo.
Les compositeurs d'Allemagne du Nord demeurent présents avec Böhm, Bruhns et Lübeck, enregistrés à l'église Saint-Martin de Masevaux (1990).
Et puis vient naturellement le temps de la musique française : Clérambault, les deux Couperin et Nicolas de Grigny dont elle signe la première mondiale des Hymnes.
On ne retrouve ici aucune gravure soliste de la période 1963/74, non qu'Alain soit soudain devenue inactive : elle participe à L'Encyclopédie de l'orgue, rééditée séparément en avril 2026 par Erato, où elle signe 26 des 45 CD. C'est donc plus précisément dans des gravures plus récentes que Michel Roubinet nous présente le reste de son répertoire.
L'orgue français
Deux époques pour les classiques français : le travail de pionnier à Saint-Merry déjà cité et les flamboyantes réussites sur des orgues mieux adaptés. En 1959, des Noëls (Daquin, Dandrieu, Balbastre) sur l'orgue de la cathédrale d'Auch, et Louis Marchand sur celui de l'église Notre-Dame de Caudebec-en-Caux. Elle revient à Balbastre et Daquin à la cathédrale Saint-Théodorit d'Uzès en 1977, et à Nicolas de Grigny sur le superbe Clicquot de la cathédrale Saint-Pierre de Poitiers en 1998. C'est sur ce même instrument exceptionnel qu'elle enregistre ensuite les Hymnes et la Messe « Cunctipotens genitor Deus » de Grigny, ainsi que les Messes pour les paroisses et les couvents de Couperin avec le plain-chant alterné. Une démarche d'authenticité qui atteint un sommet.
L'orgue romantique français est précédé d'un passage par l'école allemande, dominée par un Liszt flamboyant et un Brahms méditatif, auxquels sont associés Boëly, Widor, Dubois et autres Boëllmann. Les Cavaillé-Coll règnent désormais en maîtres (cathédrale Sainte-Croix d'Orléans, église Saint-Sulpice à Paris). Pour leurs symphonies pour orgue, Widor se voit attribuer celui de Saint-Germain-en-Laye, Vierne celui de l'abbatiale Saint-Étienne de Caen. Tout comme César Franck pour son intégrale de 1955. Un seul Messiaen, La Nativité du Seigneur, complété par Le Banquet céleste et L'Apparition de l'Église éternelle, est enregistré à Lucerne. Duruflé l'est à Bamberg et Saint-Saëns à Berne.
Ses complicités multiples
À côté de ses récitals en soliste, Marie-Claire Alain aime pratiquer la musique avec d'autres musiciens. À l'orchestre, on la retrouve avec des partenaires fidèles d'Erato : Karl Ristenpart (Bach) et Jean-François Paillard (Bach, Mozart, Arne, Stanley et Vivaldi), ce qui ne l'empêche pas plus tard de prendre à Toulouse le tournant des instruments historiques dans des concertos pour orgue de Haendel avec le Freiburger Barockorchester.
Rappelons, sans l'entendre, le travail de continuiste qu'elle a accompli dans les Passions et cantates de Bach avec Fritz Werner (rééditées séparément en 2004). Mais elle collabore aussi avec des chanteurs (quelques tubes avec Camille Maurane suivis de ses improvisations) et de petits ensembles choraux (Messe basse de Fauré, Messe modale en septuor de Jehan Alain, Litanies à la Vierge noire de Poulenc). Elle soutient aussi Michel Corboz pour les Messes solennelles de Vierne et Langlais, ainsi que pour la Messe en l'honneur de Saint Louis d'Albert Alain. Et elle ne dédaigne pas de s'aventurer dans des récitals instrumentaux avec les vedettes d'Erato : Jean-Pierre Rampal et Maurice André (leur collaboration culmine dans une tournée de 20 dates !).
Côté concertos, on salue Poulenc, Chaynes et Charpentier, mais on ne retrouve pas la Troisième symphonie de Saint-Saëns enregistrée avec Martinon et l'Orchestre national de l'ORTF.
En famille
Et puis il y a la famille. Son père, qu'elle a pas mal servi chez d'autres éditeurs, mais dont on retrouve, outre la Messe déjà citée, un scherzo et une toccata sur le Cantemus Domino.
Jehan, enfin, se taille la part du lion, hormis la première intégrale à Belfort rééditée dans le cadre de L'Encyclopédie de l'orgue : Trois danses à Château-Salins, son premier disque monographique, et l'essentiel de la seconde intégrale de 1999/2000 sur trois instruments — celui de son père et ceux de Saint-Ferjeux à Besançon et de l'abbaye de Valloires. Hommage ultime, la Sarabande pour orgue, quintette à cordes et timbales, arrangement de la deuxième danse, Danse funèbre pour honorer une mémoire héroïque.
Ce fascinant parcours a beau enjamber un gros demi-siècle, on reste confondu par la fidélité de la ligne de conduite de l'organiste : un souci extrême de clarté, une humanité profonde jusque dans les constructions les plus savantes et une liberté de l'instant qui fait de chaque interprétation une réelle tranche de vie. Ce coffret est un précieux témoignage d'une artiste investie et ouverte à tous les horizons.
Son 9 — Livret 9 — Répertoire 9 — Interprétation 9



