Jeanne d'Arc au bûcher de Honegger à Prague
Arthur Honegger (1892-1955) : Jeanne d'Arc au bûcher, oratorio dramatique sur un livret de Paul Claudel. Audrey Bonnet (Jeanne d'Arc) et Sébastien Dutrieux (Frère Dominique), récitants ; solistes ; Chœur philharmonique de Prague ; Chœur d'enfants philharmonique de Prague ; Philharmonie tchèque, direction Lukáš Vasilek. 2025. Livret en tchèque et en anglais. Animal Music ANI 153.
Prague et Honegger, c'est une longue histoire. En 1949, le compositeur venait diriger la Philharmonie tchèque au Printemps de Prague dans un programme entièrement consacré à ses œuvres, et le Chœur philharmonique de Prague dans la création tchèque du Roi David. Dans les décennies suivantes, l'orchestre devint l'un des foyers les plus fervents de la musique du Havrais d'origine helvétique, sous l'impulsion des grands chefs français qui franchissaient le Rideau de fer : Charles Munch, hôte du Printemps de Prague dès 1947 — il y dirigea la Symphonie liturgique avec la Philharmonie tchèque —, y revint en 1957 pour une Deuxième Symphonie incandescente dont le témoignage a été préservé au disque ; Jean Fournet, invité régulier de la phalange à partir de 1954 et honeggerien convaincu — il gravera Pacific 231, Rugby et la Pastorale d'été —, y cultiva le répertoire français avec une constance rare ; Serge Baudo, enfin, enregistra avec les Tchèques, pour Supraphon, une intégrale des symphonies qui reste une référence. Les musiciens locaux n'étaient pas en reste : Libor Pešek fixa au disque Une Cantate de Noël avec la Philharmonie tchèque et les mêmes forces chorales pragoises.
Le sommet de cette filiation demeure toutefois lié à un moment d'histoire : en 1970, Václav Neumann et la Philharmonie tchèque donnèrent Jeanne d'Arc au bûcher pour le premier anniversaire de la mort de Jan Palach, l'étudiant immolé par le feu en protestation contre l'occupation soviétique de 1968 — et c'est encore l'oratorio de Honegger qui fut choisi au Rudolfinum en 2009, en traduction tchèque, pour le quarantième anniversaire de ce geste. Entre-temps, Serge Baudo avait fixé l'œuvre au disque en 1975 avec la Philharmonie tchèque, le Chœur philharmonique de Prague et le chœur d'enfants — un enregistrement couronné notamment par le Prix Caecilia de l'Union de la Presse Musicale Belge et le Grand Prix du Disque de l'Académie Charles Cros.
C'est exactement le même triptyque de forces pragoises que réunit ce nouvel enregistrement, le premier depuis 1975 : capté en concert au Rudolfinum du 13 au 15 février 2025, il marquait les débuts de Lukáš Vasilek à la tête de la Philharmonie tchèque. Directeur artistique du Chœur philharmonique de Prague depuis 2007, le chef tchèque tient l'oratorio dramatique de Honegger et Claudel pour l'une des plus grandes œuvres dramatico-musicales du XXe siècle, et sa lecture en administre la démonstration.
Dans le rôle parlé de Jeanne, Audrey Bonnet est une récitante extraordinaire : investie de bout en bout, elle habite le texte de Claudel avec une intensité qui porte l'ensemble de l'arche dramatique, de l'angoisse des interrogatoires à l'extase finale. Sébastien Dutrieux lui donne une réplique de haute tenue en Frère Dominique, et l'ensemble des solistes se situe au même niveau d'exigence. Le Chœur philharmonique de Prague, superbement préparé, confirme son rang parmi l'élite européenne, tandis que le chœur d'enfants apporte la lumière requise aux dernières scènes. La Philharmonie tchèque, précise et engagée, déploie toute la palette de cette partition foisonnante, des blocs cuivrés aux irisations des ondes Martenot.
Une très solide lecture, qui fait honneur à Honegger et prolonge dignement une tradition pragoise plus que cinquantenaire.
Son 9 – Livret 9 – Répertoire 10 – Interprétation 9
Pierre-Jean Tribot



