« Romances sans paroles » de Mendelssohn par Bertrand Chamayou : un voyage dans l’intimité discrète des confidences

Felix Mendelssohn (1809-1847) : Lieder ohne Worte (intégrale). Bertrand Chamayou, piano. Texte de présentation en français, anglais et allemand. 114'17. 2 CD Erato 0827568019615.
Voyageur zélé, Felix Mendelssohn a ramené de ses pérégrinations des carnets de dessin. La même volonté de laisser trace des moments de sa vie lui fit livrer, sa vie durant (de 1830 à 1845), d'intimes confidences au clavier. Les sons y suffisent à susciter l'impression fugitive d'un moment privilégié ou d'une sensation passagère. Point de démonstration ici : le temps glisse, l'émotion surgit discrètement avant de s'estomper en cachette.
Ces confidences précieuses n'ont pas trouvé beaucoup de grands défenseurs au disque. Daniel Adni (réédition prochaine de ses enregistrements chez Warner) les pare d'une poésie discrète là où Daniel Barenboim (DG) creusait davantage le discours pour lui donner une force existentielle qui savait rester légère.
Bertrand Chamayou pourrait bien aujourd'hui remettre les pendules à l'heure. Ce pianiste adore se confronter à de grands ensembles mais, ici, il conserve au fil de ces courtes pièces une légèreté de touche sans jamais oublier de rester expressif. Sentiments de rêverie esquissés, effets momentanés de résonance, élégance amusée du propos, fluidité limpide des tempi : sa lecture demeure un chant permanent où tout est dit sans jamais s'appesantir. Ces pages portent alors naturellement bien leur titre allemand : ce sont des Lieder ohne Worte, des « lieder » sans texte où la musique résume tout dans la concision et la concentration de l'instant. Le terme français de « Romance » sonne, lui, un peu trop sentimental et décrit mal l'incroyable variété de sensations distillées par ces 48 pages, toutes différentes malgré l'intimisme qui les rapproche.
Chamayou nous parle de feuilleter le contenu d'une malle de voyage. C'est en fait le journal d'une vie que nous confie Mendelssohn, mais une mémoire qui demeure un chant permanent. On ne parle pas ici de cycle, car le périple comporte bien des détours et la succession des sensations variées crée un climat inédit où chaque moment devient unique tout en s'intégrant dans un gigantesque kaléidoscope émotionnel. L'effet de surprise habite les enchaînements, comme si cette musique ne voulait rien démontrer mais simplement exister par la seule force de ses impulsions. L'auditeur se laisse alors séduire par l'incroyable diversité de climats que le pianiste suggère dans une belle intériorité. À ce régime, chaque pièce impose sa valeur et les titres les plus connus (les seuls que l'on joue au concert, comme « La Fileuse ») s'inscrivent dans une continuité rassurante qui, à chaque recoin de son parcours, nous propose quelque chose de nouveau, porté par le naturel de ses phrasés. Avec Chamayou, la musique trouve dans son chant la force expressive qui transcende son propos et fait de chaque pièce un intime moment d'éternité. Le résultat, sur la distance, est magnifique.
Son 9 Livret 9 Répertoire 10 Interprétation 10



