Un nouveau cycle Mahler à Bâle débute par « La Résurrection » : un faux départ ?

par

Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 2 en do mineur « Résurrection ». Wiebke Lehmkuhl, contralto ; Nikola Hillebrand, soprano ; MRD-Rundfunkchor Leipzig ; Sinfonieorchester Basel, direction Markus Poschner. 2025. Notice en allemand, en anglais et en français. 83’ 17’’. Prospero PROSP0139.  

A la mi-juin 1903, dans le cadre du festival des musiciens de l’Allgemeiner Deutscher Musikverein qui se tient à Bâle, Gustav Mahler dirige l’orchestre local dans sa symphonie « Résurrection ». La formation a été bien préparée par son directeur musical, Hermann Suter (1870-1926) ; le concert s’achève par les acclamations d’un public conquis. Ce n’est pas pour autant que Mahler sera régulièrement programmé à Bâle, même lorsque Felix Weingartner y sera directeur musical de 1927 à 1934. Il faudra attendre la nomination de l’Israélien Moshe Atzmon (°1931), qui sera directeur artistique de l’orchestre au cours de la décennie 1970, pour qu’un cycle mahlérien complet soit programmé. 

En cette année 2026, l’Orchestre symphonique de Bâle, fondé en 1876, célèbre son cent-cinquantième anniversaire. Au début de cette saison festive, la formation a vu nommer à sa tête, en qualité de directeur musical, le Munichois Markus Poschner (°1971). Ce dernier, formé dans sa ville natale, a connu un parcours qui l’a mené de l’Orchestre de Brême à celui de l’Orchestra della Svizzera italiana, de 2015 à 2025, et à celui de l’Orchestre Bruckner de Linz. En plus de sa nomination à Bâle, Poschner sera chef du RSO Wien à partir de la saison 2026/27, et de l’Utah Symphony Orchestra, dès la saison suivante. 

Pour le label Capriccio, Poschner a mené à bien, de 2020 à 2026, avec la formation de Linz et celle de l’ORF de Vienne, une intégrale de toutes les versions existantes des symphonies de Bruckner. Les colonnes de Crescendo ont régulièrement fait état de l’avancement de cette aventure en 18 CD, le plus souvent en termes élogieux. Après Bruckner, Poschner a décidé de se consacrer à Mahler : une intégrale bâloise de ses symphonies verra le jour d’ici 2030. La première étape vient d’être franchie, avec la publication, par le label Prospero, de l’enregistrement de la Symphonie n° 2 « Résurrection », effectué en public, au début du mois de septembre 2025, dans la Musiksaal du Casino de cette cité qui est la plus peuplée de Suisse, après Zurich et Genève.   

On peut lire dans la notice un entretien de Markus Poschner avec le critique Benjamin Herzog. La partition utilisée en 1903 par Hermann Suter pour préparer l’orchestre avant que Mahler le dirige a été dédicacée par ce dernier au chef suisse ; une copie de la page de titre figure dans l’album, qui contient aussi un petit nombre de photographies du couple Mahler. Au sujet de 1903, Poschner précise : […] toutes les retouches et corrections visaient à obtenir plus de transparence dans le son global. Ici, les accords des cuivres sont éclaircis, là la dynamique est ajustée, tout cela pour obtenir un meilleur équilibre. Le chef évoque aussi l’acoustique de la salle de musique historique du Casino de Bâle, construit en 1876 : elle ne pardonne aucune exagération, aucune grandiloquence ni aucune surenchère dynamique, mais elle nous oblige à intensifier toute la palette expressive. Le pianissimo le plus doux et le plus délicat est toujours possible et porte effectivement jusqu’à la dernière rangée des sièges.

Mais l’audition, décevante, de ce concert de septembre 2025 fait jaillir sous la plume l’expression « il y a loin de la coupe aux lèvres ». La prise de son n’est pas à la hauteur du propos de Poschner : les pianissimi sont presque inaudibles, et les interventions cuivrées apparaissent la plupart du temps maladroitement bruyantes. Dès le début de l’Allegro maestoso (qui occupe seul le premier disque de l’album), on attend vainement qu’une vraie dynamique s’installe. On n’en voudra pas à l’Orchestre symphonique de Bâle de ne pas pouvoir rivaliser avec les grandes formations qui ont marqué la discographie, elle mérite une mention honorable, mais on cherche en vain les qualités de transparence qu’évoque Poschner. On traverse tout ce mouvement en se demandant quelle est en réalité la conception du chef. Des chutes de tension ou de lourds effets dénaturent l’avancée, celle-ci ne présentant pas plus d’évidence dans l’Andante moderato, dépourvu de lyrisme. En réalité, on s’ennuie vite, ce qui est quand même un comble pour une telle partition.

Après quarante minutes, beaucoup de patience et de lassitude, une éclaircie se fait jour : l’Urlicht, chaleureux et émouvant, de la contralto Wiebke Lehmkuhl ravive l’intérêt, avant la plongée dans le vaste final, au sein duquel la soprano Nikola Hillebrand rejoint sa partenaire pour une même vibration intérieure. Les voix du MDR Rundfunkchor de Leipzig, préparées par Philippe Ahmann (°1974), directeur artistique depuis 2020, s’affichent engagées. Emporté par ces élans vocaux, qui sont les bienvenus, l’orchestre apparaît un peu plus incisif et offre une conclusion estimable. Sans convaincre ni effacer le scepticisme…

On aurait aimé que la notice ait le bon goût de ne pas se centrer uniquement sur Markus Poschner. Elle ne dit pas un mot sur les deux cantatrices, ni sur les chœurs. Précisons que la contralto allemande Wiebke Lehmkuhl (°1983), formée à Hambourg, a participé plusieurs fois au Festival de Salzbourg dans diverses productions, ainsi qu’à Bayreuth, où on a pu l’entendre, de 2016 à 2019, dans un rôle de Parsifal, puis des Meistersinger. Quant à sa compatriote, la soprano Nikola Hillebrand (°1993), formée à Munich, elle a suivi un parcours par Mannheim et Dresde, et a, elle aussi, participé au Festival de Salzbourg. 

Ce décevant premier jalon d’une future intégrale apparaît comme un faux départ. On le considérera comme le témoignage d’un concert public, qui peut à la limite servir de souvenir pour ceux qui étaient présents, mais, dans la discographie, cette version bâloise ne peut revendiquer une place de choix. Espérons que la suite de ce projet mahlérien sera plus convaincante.

Son : 5,5    Notice : 8    Répertoire : 10    Interprétation : 5

Jean Lacroix

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.