Au théâtre des Champs-Élysées, Un Voyage d’hiver bouleversant

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Le baryton Samuel Hasselhorn a livré, le 16 octobre, une interprétation du Voyage d’hiver de Schubert hautement incarnée, où l’élan émotionnel a atteint un degré rare.

Le baryton allemand Samuel Hasselhorn fait partie d’une poignée de chanteurs capables d’exprimer toutes les subtilités des Lieder de Schubert. Dans le cadre de son projet d’enregistrement « Schubert 200 », qui célèbre les 200 ans de la mort du compositeur en 2028, il poursuit la publication, chez Harmonia Mundi, de ses Lieder, à raison d’un disque par an. À l’occasion de la parution de « Hoffnung » en avril dernier, la salle Cortot affichait complet pour le récital de lancement.

Ce soir à Avenue Montaigne, le chanteur a montré tout son art, accompagné de son pianiste de prédilection et complice de ce projet, Ammiel Bushakevitz.

Les deux musiciens entrent en scène. On remarque que le pianiste a apporté un autre instrument : une vielle à roue. Ceux qui connaissent le cycle pensent immédiatement à la dernière pièce, « Le Joueur de vielle ». Mais avant même de commencer, il attache l’instrument contre son ventre à l’aide d’une sangle et en tourne la manivelle. Une note résonne en pédale. Cette note, dont la hauteur n’est pas tout à fait fixe, semble annoncer l’instabilité des pensées du héros dans son errance. Puis le pianiste introduit doucement les accords réguliers.

Le surtitrage en français aide grandement à suivre le récit en direct, mais aussi à apprécier la manière dont le chanteur fait corps avec les mots. Dès la première pièce, et tout au long des vingt-quatre Lieder, Samuel Hasselhorn incarne le monde intérieur du voyageur, avec de véritables oscillations émotionnelles, comme si nous nous trouvions face au jeune homme en détresse.

Sa diction, d’une extrême clarté, est en parfaite adéquation avec la musique. Chaque mot, chaque syllabe, chaque voyelle et chaque consonne sont minutieusement travaillés, au service de la poésie et de l’émotion qu’elle suscite. La respiration fait elle-même partie de la diction : elle varie selon les mots, les phrasés musicaux, mais aussi le rythme que le chanteur leur imprime. En effet, la valeur d’une note change elle aussi selon les mots, leur signification et l’accent qu’il souhaite leur donner. Il prolonge et élance certaines voyelles pour souligner la parole, accentue des terme clé afin de ressortir encore plus l’émotion, crée des effets de bruissement en chuchotant pour lui-même. Les couleurs vocales varient avec une prodigieuse subtilité : lumineuses ou sombres, pâles ou âcres, douces ou acérées. Son interprétation est ainsi hautement théâtrale.

Dietrich Fischer-Dieskau, qui nous a laissé l’un des enregistrements de référence de Winterreise, paraît presque retenu en comparaison de Samuel Hasselhorn, qui explore dans ses moindres détails la psychologie du protagoniste. À propos de Fischer-Dieskau, nous nous sommes remémoré, tout au long de la soirée, un passage d’un texte de Seiji Ozawa dans lequel le chef le considérait comme le plus parfait des musiciens. Nous nous sommes demandé sans cesse quelle aurait été sa réaction s’il avait encore été vivant et avait pu entendre notre baryton.

Le piano se fait pleinement complice de la voix, les deux instruments formant une entité remarquable. Ammiel Bushakevitz respire avec le chanteur, notamment dans le temps qu’il prend entre deux Lieder. Les notes se parent de couleurs extrêmement variées, et même les silences ont leur propre teinte. De la légèreté (début de « La Poste ») à la pesanteur (« La Tête chenue »), de la grâce (première partie du « Rêve de printemps ») à la tristesse (« Torrent »), l’expression du pianiste semble ne connaître aucune limite. Quelques imperfections laissent penser qu’il n’était pas au meilleur de sa forme, mais la beauté de sa sonorité et sa musicalité hors pair font de lui un compagnon idéal de la voix.

Le récital s’achève comme il a commencé. Le pianiste pose la vielle à roue sur ses genoux, tourne la manivelle, puis joue l’introduction du « Le Joueur de vielle ». La simplicité brute de la sonorité de cet instrument, autrefois associé aux musiciens de rue les plus démunis, contraste avec le chant raffiné et extrêmement travaillé de Samuel Hasselhorn. Leur alliance, presque bancale, pourrait pourtant refléter le monde intérieur du jeune homme résigné qui, au terme de son errance, trouve une forme de refuge dans cette sonorité populaire. À la fin, la salle fut totalement plongée dans l’obscurité. Suivi d’un silence. Bouleversant.

Concert du 16 octobre, Paris, Théâtre des Champs-Élysées.

Victoria Okada

Crédits photographiques : Nikolaj Lund

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