Brahms par Augustin Dumay : entre lyrisme fervent et intimisme mesuré
Johannes Brahms (1833-1897) : Concerto pour violon et orchestre op. 77 ; Trio pour piano, violon et cor op. 40. Augustin Dumay (violon) ; David Guerrier (cor) ; Frank Braley (piano) ; Philharmonia Orchestra, direction Eliahu Inbal. Livret en français, anglais et allemand. 69'04''. Erato. 1200214224073.
À 77 ans (l'âge où on ne peut plus lire Tintin), Augustin Dumay s'est décidé à nous livrer l'enregistrement du concerto de Brahms que l'on n'espérait plus. Il s'explique lui-même sur cette longue attente dans une longue notice qui tient lieu de livret ainsi que dans l'interview qu'il nous a donnée dans Crescendo. Pour lui, cette longue réserve s'assimile à une quête inlassable où chaque nouvelle rencontre avec l'œuvre apportait un enrichissement nouveau qui l'amenait à remettre en cause sa vision globale de l'œuvre.
Reconnaissons la hauteur de sa démarche tout en admettant son audace technique. À 77 ans, la plupart des violonistes ont suspendu leur carrière et rares sont ceux qui s'aventurent encore dans l'enregistrement d'une partition aussi exigeante que l'opus 77 brahmsien. Seul Milstein avait tenté à 72 ans l'aventure avec Jochum et les Wiener Philharmoniker dans un mémorable LP publié par DG en 1975. Rassurez-vous tout de suite, c'est un violoniste en pleine possession de ses moyens qui nous grave ce disque qui ne ressemble à aucun autre. Certains moments, l'entrée du violon dans le premier mouvement, l'attaque du finale, font montre d'un panache déterminé qui confère à la suite du récit une ardeur saisissante mais très vite et insensiblement le violon va se mettre à chanter avec un lyrisme d'abord poignant, ensuite mélancolique et finalement quasiment éthéré qui emmène l'œuvre vers des moments d'extase réfléchie. Eliahu Inbal et le Philharmonia l'accompagnent dans ce voyage quasi philosophique avec un mimétisme complice. Au milieu même de cette partition colossale, Dumay laisse alors sourdre l'intimisme secret qui caractérise selon lui le message brahmsien et sa vision de l'œuvre nous rapproche alors de ses plus belles réussites dans le domaine de la musique de chambre brahmsienne.
Il nous en offre d'ailleurs un superbe exemple avec une autre première au disque : sa lecture tout en rêverie intime du trio pour piano, violon et cor op. 40. Il s'est adjoint ici deux compères idéaux : David Guerrier qui évite au cor les galopades trop extraverties et laisse plutôt transparaître des moments d'une indicible rêverie, et Frank Braley dont le piano est le commentateur permanent du dialogue des trois instruments, soulignant délicatement un trait et relançant modestement le débat. Il parvient ainsi à être omniprésent sans jamais se faire remarquer : la vraie et modeste franchise qui fait vivre la musique de l'intérieur. Avec des partenaires aussi attentifs, Dumay peut alors laisser son violon chanter avec la plus pastorale des sérénités : la conversation de ces trois-là devient presque une rêverie éveillée qui n'en reste pas moins pertinente par l'acuité de leur jeu, évidente dans son effet mais si humaine dans sa conception.
En résumé : deux grands moments de musique qui flirtent littéralement avec l'intemporel tout en recelant des trésors d'humanisme. Brahms, pour sûr, rayonne. Et nous avec lui.
Son 9 Livret 8 Répertoire 9 Interprétation 9



