Deux chefs d’orchestre espagnols unis par Decca Eloquence

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Ataúlfo Argenta & Enrique Jordá - The Decca Masters. Œuvres de Isaac Albéniz (1860-1909), Hector Berlioz (1803-1869), Luigi Boccherini (1743-1805), Johannes Brahms (1839-1881), Emmanuel Chabrier (1841-1894), Claude Debussy (1862-1918), Paul Dukas (1865-1935), Antonín Dvořák (1841-1904), Manuel de Falla (1876-1946), Mikhaïl Glinka (1804-1857), Enrique Granados (1867-1916), Jesús Guridi (1886-1961), Ernesto Halffter (1905-1989), Joseph Haydn (1732-1809), Franz Liszt (1811-1886), Moritz Moszkowski (1854-1925), Modeste Moussorgski (1833-1897), Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Maurice Ohana (1913-1992), Manuel Ponce (1882-1948), Maurice Ravel (1875-1937), Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908), Joaquín Rodrigo (1901-1999), Franz Schubert (1797-1828), Piotr Ilyitch Tchaïkovski (1840-1893), Joaquín Turina (1882-1949). Édition 2026. Livret en anglais. 1 coffret 20-CD Decca « Eloquence » 4847819.

Decca International avait déjà proposé, dans la belle série « Original Masters » 4757747 de son catalogue, une édition en 5 CDs des gravures 1953-1957 du grand chef d’orchestre et pianiste espagnol Ataúlfo Argenta (1913-1958), tandis que Decca Eloquence Australie avait judicieusement réédité les 33 tours 1950-1951 du chef d’orchestre espagnol naturalisé américain Enrique Jordá (1911-1996) en un double CD 484040. Aussi quel motivation a donc incité Decca Eloquence à remettre tout cela sur le métier pour la publication actuelle ?

D’abord il était on ne peut plus logique de réunir en un seul album les enregistrements de ces deux chefs compatriotes et contemporains - pionniers espagnols auprès de Enrique Fernández Arbós (1863-1939) - aux répertoires relativement proches (eût-il vécu aussi longtemps que Jordá, on n’ose imaginer quelle immense carrière aurait accomplie Ataúlfo Argenta, s’il n’avait péri d’une intoxication au monoxyde de carbone…) Et puis l’occasion était trop belle de compléter d’abord la partie Argenta par ses gravures pour la Columbia espagnole (avec l’Orchestre National d’Espagne) auxquelles était associée la Decca-London company pour aide technique en prise de son, et par celles du Club Français du Disque avec l’Orchestre des Cento Soli (que les discophiles d’un certain âge ont bien connues sous la modeste étiquette Musidisc) ; et ensuite la partie Jordá judicieusement augmentée de ses nombreux 78 tours Decca magnifiquement restaurés par Mark Obert-Thorn qui en exalte le plein épanouissement du procédé FFRR (Full Frequency Range Recording) des tout débuts, avec en prime, cerise sur le gâteau, une gravure tardive en stéréo Deutsche Grammophon de trois œuvres concertantes pour guitare bénéficiant du légendaire Andrés Segovia (1893-1987).

Les treize premiers disques consacrés à Ataúlfo Argenta illustrent une remarquable diversité. À côté de grandes partitions espagnoles - Iberia (Albéniz), les Danses fantastiques (Turina), les Nuits dans les jardins d’Espagne (Falla), le Concerto d’Aranjuez (Rodrigo) ou encore les Goyescas (Granados), la Sinfonietta (Ernesto Halffter), les délicieuses Dix mélodies basques dont certaines rappellent curieusement Georges Auric (Jesús Guridi), et l’hiératique tragique Llanto por Ignacio Sanchez Mejias (Lamentation d’Ignacio Sánchez Mejías du Franco-Andalou Maurice Ohana) - figurent la Symphonie Fantastique (Berlioz), les Images (Debussy, chasse gardée d’Ansermet qui lui permit en admiration respectueuse de les graver pour Decca avec son Orchestre de la Suisse Romande), d’admirables Concertos pour piano avec Julius Katchen, Faust Symphonie et Préludes (Liszt), une nerveuse et très allante Symphonie n° 9 (Schubert), une impeccable Symphonie n° 4 en regard du Concerto pour violon (Tchaïkovski) dans la version rare parce que boiteuse d’August Wilhelmj (1845-1908) curieusement choisie par l’excellent Alfredo Campoli, et enfin une courte anthologie Ravel. Cette familiarité avec le grand répertoire européen s’explique par une formation menée entre Madrid, Liège (Armand Marsick) et Kassel (Carl Schuricht). Chez lui, la connaissance de la musique espagnole ne relève donc jamais d’une spécialisation restrictive : elle s’inscrit dans une culture musicale ouverte, capable d’aborder avec la même autorité les traditions nationales et les chefs-d’œuvre du répertoire international.

Le parcours de Enrique Jordá confirme cette même ambition. Les sept derniers disques qui lui sont consacrés donnent accès à de nombreuses gravures 78 tours jusqu’alors inédites en CD et révèlent un répertoire bien plus vaste que ne le laisse supposer sa réputation : la Symphonie n° 88 (Haydn), la Symphonie n° 36 « Linz » (Mozart), le Concerto n° 1 pour piano (Brahms) avec Clifford Curzon ; et puis, voici une excellente Francesca da Rimini (Tchaïkovski), une Symphonie n° 9 « du Nouveau Monde (Dvořák) dont l’énergie et la poésie ne le cèdent en rien à celles de Ferenc Fricsay, Václav Talich ou Karel Ančerl ; et enfin, des pages de Chabrier, Debussy, Dukas, Glinka, Liszt, Moussorgski et Rimski-Korsakov côtoient tout naturellement celles de Falla, Albéniz, Granados, Turina, Boccherini, Ponce et Rodrigo. Héritage discographique bien modeste auquel toutefois il convient de joindre une excellente version intégrale du Tricorne de Falla chez Everest.

Même dans la musique espagnole, Jordá privilégie la cohérence architecturale et l’équilibre orchestral plutôt qu’une recherche superficielle de couleur locale. Cette approche rejoint celle d’Argenta : tous deux considéraient que la reconnaissance internationale d’un chef espagnol devait reposer sur sa capacité à maîtriser l’ensemble du patrimoine symphonique, et non sur la seule défense de son identité nationale. La comparaison de leurs trois enregistrements des Nuits dans les jardins d’Espagne est particulièrement éclairante. Argenta grava l’œuvre en mai 1957 (stéréo) avec le solide Gonzalo Soriano ; Jordá en réalisa deux versions, en septembre 1945 et juillet 1951 (mono), avec le raffiné et subtil Clifford Curzon. Ces interprétations, sensiblement différentes, partagent une même exigence structurelle, une grande finesse dans les équilibres instrumentaux et une attention constante aux nuances de timbre. Aucune ne réduit la partition de Falla à son pittoresque espagnol.

Ces vingt CD dessinent ainsi le portrait de deux musiciens issus d’une même tradition, mais profondément inscrits dans l’espace culturel européen. Leur héritage témoigne d’une ambition commune : faire reconnaître la direction espagnole comme une composante à part entière de la grande tradition symphonique, dont Rafael Frühbeck de Burgos (1933-2014) sera ensuite le digne héritier. Les enregistrements réunis ici en conservent la trace, précieuse et toujours vivante.

Il convient toutefois de signaler que, concernant certains enregistrements espagnols stéréo accomplis en 1957 par Ataúlfo Argenta à la tête de l’Orchestre National d’Espagne - et en contradiction avec l’intitulé du coffret ! - les transferts non pas été réalisés à partir des bandes « Masters » Decca, mais bien de copies microsillons Decca-London de ces bandes (sans doutes détériorées ou perdues ? mystère…) : cela concerne El retablo de Maese Pedro (de Falla, CD 4), la Sinfonietta (Ernesto Halffter, CD 6) ; plus étonnant et regrettablement, le célèbre disque des Concerto pour guitare (Rodrigo, Yepes) et Nuits dans les Jardins d’Espagne (de Falla, Soriano) reçoit ce même traitement au CD 11… Mais dans ce cas - plus regrettable encore et incompréhensible - pourquoi donc avoir omis dans ce coffret le disque remarquable et essentiel de la superbe Sinfonía Sevillana de Joaquín Turina (1882-1949) couplée aux deux suites du Tricorne de Manuel de Falla (Decca-London CS6050), alors que celui relatif à Guridi - Albéniz - Turina - (Decca-London CS6130) y est bien présent ?

Tout cela, bien que frustrant, n’enlève évidemment en rien les qualités des deux chefs et de l’édition soignée sous rubrique.

Son : 9 - Livret : 8 - Répertoire : 10 - Interprétation : 9

Michel Tibbaut

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