András Schiff dans Beethoven : main de fer, doigts de velours
András Schiff n’annonce pas toujours ses programmes avec précision. Quelques jours avant, à Genève, il avait préféré présenter lui-même les œuvres qu’il jouait, plutôt que de faire imprimer un programme.
À la Philharmonie, nous disposions bien d’un programme, doublé d’affichettes avec les durées des œuvres à l’entrée : ce serait du Beethoven, rien que du Beethoven.
Sans rien annoncer, et donc sans que le public ne s’y attende, il commence pourtant par du Bach, avec le Caprice sur le départ de son frère bien-aimé, une pièce de jeunesse en six parties, parfois très courtes, qui dure moins de dix minutes. Certes, sans forcément connaître cette œuvre en particulier, on peut imaginer que beaucoup, dans le public, auront reconnu du Bach. Mais certainement pas tous. Le choix de ce Bach-là était d’autant plus déroutant qu’il correspondait plus ou moins à la description que l’on trouvait dans le programme de salle de la première sonate de Beethoven programmée. De sorte que des spectateurs auront pensé entendre du Beethoven, et auront peut-être été perdus par la suite, quand, pour le coup, ce qui était écrit sur la deuxième sonate programmée ne correspondait pas à la première.
En attendant, András Schiff, qui entretient avec la musique de Bach une complicité particulière, nous a offert une très émouvante interprétation, haute en couleurs, de cette pièce évocatrice, seul exemple chez ce compositeur de ce que l’on peut qualifier de « musique à programme ».
Place maintenant, comme prévu, à Beethoven. En première partie, trois sonates étaient programmées, toutes des années 1800 à 1802, et toutes « à titre » : Quasi une fantasia, Op. 27 N° 1, Pastorale Op. 28 et La Tempête Op. 31 N° 2. C’est l’époque où le compositeur annonce qu’il va prendre « un nouveau chemin » dans ce genre qu’il a déjà beaucoup pratiqué. Il teste des formes plus libres, avec un caractère volontiers improvisé (il était lui-même le pianiste-improvisateur sans doute le plus réputé de son temps). En deuxième partie, saut dans le temps avec le « dernier Beethoven », celui qui avait tant déstabilisé le public de son époque. Tout d'abord avec la toute dernière œuvre pour piano qui, étonnamment, n’était pas une sonate, mais six courtes pièces au titre badin et léger : les Bagatelles Op. 126, au contenu ramassé, où tout est essentiel, concentré, et qui influencera jusqu'à Webern. Puis la Sonate Op. 109, la première de la trilogie finale de ce corpus fantastique que sont les Trente-Deux Sonates pour piano.
Il est tentant de comparer ce récital avec celui d’Ivo Pogorelich, il y a quelques semaines dans la même salle, avec dans les deux cas un programme entièrement consacré à Beethoven, comprenant des Sonates et des Bagatelles, tant les deux pianistes partagent la même volonté d’alléger la matière sonore. Mais la comparaison s’arrête là : quand le Croate sacrifiait presque la main gauche (sans pour autant éviter de nombreuses défaillances à droite, y compris dans des passages ne représentant pas de difficultés particulières), et se perdait dans des tempos d’une lenteur apathique, le jeu du Hongrois ne se dépare pas d’une vitalité, dans le son comme dans le mouvement, de tous les instants. Et si, bien entendu, dans un programme aussi fourni (nettement plus que son prédécesseur – et qu’il a, lui, joué par cœur), on a pu entendre ici ou là un ou deux accords avec une note qui n’aurait pas dû s’y trouver, cela a été tout à fait exceptionnel.
Le toucher d’András Schiff est tout simplement captivant. Deux notes toutes seules, jouées par lui, captent immédiatement notre attention. Dans les passages que Beethoven a volontairement voulu dépouillés, le pianiste crée une atmosphère littéralement inouïe. Il est capable d’une douceur de velours, quelle que soit la difficulté ou la complexité de ce qu’il joue. À cet égard, ses trilles, qu’il joue parfois en prenant tous les risques d’une nuance double, voire triple piano, sont d’une clarté infaillible. Quand on connaît l’importance du trille chez Beethoven, qu’il a dégagé de sa fonction ornementale pour lui donner un rôle véritablement structurant, cela ne peut que donner à l’interprétation d’András Schiff une couleur exceptionnelle.
Le risque de ce jeu, tout en maîtrise à tous points de vue, et qui refuse la surenchère sonore, est de générer une certaine tiédeur. Le résultat stupéfiant auquel il parvient sans se déparer de ce parti pris, et la fermeté dont il fait preuve quand c’est nécessaire, l’en préserve... le plus souvent. Malgré tout, on peut aussi se sentir quelque peu impatient, en attente de déchaînements qui ne viennent pas, et que Beethoven appelle pourtant. À noter que cette possible impatience trouvera peut-être à se résoudre le 29 juin prochain, quand András Schiff reviendra à Paris, au Théâtre des Champs-Élysées cette fois, pour un programme dont on ne connaît pour le moment que les compositeurs, lesquels pourraient être totalement convaincants avec ce jeu : Haydn, Mozart et Schubert.
Autre point commun de ce récital avec celui de Ivo Pogorelich : Chopin en bis, après tant de Beethoven. Et par trois fois, avec des danses : deux mazurkas (Op. 17 N° 4 et Op. 24 N° 2), et une valse (Op. 34 N° 2). Et comme si tout cela ne suffisait pas, il referme la boucle en revenant à Bach, avec le premier mouvement du Concerto italien. En tout, deux heures et quart d’une musique aussi dense qu’intense, jouée, par cœur, à un niveau tout à fait exceptionnel.
Paris, Philharmonie (Auditorium Pierre-Boulez), 11 février 2026.
Pierre Carrive
Crédits photographiques : Gabrielle Furno