Claire Bodin et Jérôme Gay, à propos du Festival et du label  Présence Compositrices

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Alors que le Festival “Présences Compositrices” prend ses quartiers à Toulon, jusqu’au 22 novembre, Présence Compositrices se décline désormais en label dont la première parution est dédiée à des œuvres de Marie Jaëll par Célia Oneto Bensaid. Cette série d’évènements et cette sortie discographique sont une occasion d’échanger avec  Claire Bodin, directrice Centre Présence Compositrices et Jérôme Gay, directeur label Présence Compositrices.

Qu’est-ce qui vous a poussé à initier ce label Présences compositrices ? 

Claire Bodin :  la création de ce label, dont j’ai souhaité confier la direction à Jérôme Gay, est une suite logique aux actions que je mène en faveur des compositrices depuis 2006 et particulièrement depuis la création de notre festival en 2011.  Il a fallu tout ce temps pour y arriver, mais en réalité il faisait partie du projet global dont je rêvais depuis bien longtemps ! 

Depuis 2011 j’ai eu de très nombreuses demandes d’artistes qui se désespéraient de découvrir et monter spécialement pour le festival de très belles œuvres qu’il ne leur était quasiment jamais donné de rejouer, faute d’intérêt des programmateurs et programmatrices pour ce pan de l’histoire de la musique. Très souvent, elles me demandaient si nous ne pourrions pas les aider à enregistrer. Pendant des années, la mort dans l’âme, j’ai dû leur répondre que nous n’en avions pas les moyens…mais que peut-être un jour…

Les choses ont (un peu) changé du côté de celles et ceux qui programment et l’existence du label va contribuer à les faire avancer car les œuvres pourront être écoutées, ce qui est rassurant quand on doute de leur intérêt et qualité. 

Enregistrer va aussi créer une « histoire » des belles œuvres des compositrices qui, pour certaines, ont été parfois déjà enregistrées, mais quelquefois pas dans de bonnes conditions. Comme pour les compositeurs, avoir plusieurs versions d’une même œuvre est toujours intéressant. Jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs, beaucoup des enregistrements existants émanaient de maisons de disques étrangères ; nous sommes heureux de promouvoir un label français sur ce sujet qui a été si longtemps ignoré par le secteur de la musique classique dans notre pays. 

Pour ce qui est des œuvres inédites, comme ce sera le cas par exemple pour notre deuxième disque, cela va élargir encore plus les horizons ; il y a une matière très riche à découvrir, ce n’est que le début !  

Jérôme Gay  : Ce label est lié à la grande expertise du Centre Présence Compositrices. Certaines œuvres que nous souhaitons enregistrer ont été jouées en concert lors du festival. D’autres n’ont pas encore été jouées. Et c’est toujours la qualité des œuvres qui nous donne envie de les enregistrer. 

Nous avons des centaines d’œuvres devant nous à enregistrer. Le retard est encore énorme, et il reste beaucoup de travail, car on a défriché un tout petit pourcentage de ce qui existe. 

Comment ce label va-t-il s’articuler avec vos autres activités en faveur des compositrices ?

C.B :  L’outil qui a rendu le Centre Présence Compositrices très connu sur le territoire national et également à l’international, est notre base de données « Demandez à Clara » qui a été lancée en juin 2020 et qui répertorie actuellement plus de 1700 noms de compositrices et met à disposition plus de 18000 fiches œuvres. Le tout étant accessible à partir de plus de 225 critères. 

Cette base de données était l’outil qu’il fallait créer pour répondre à toutes les questions que se posaient les personnes désireuses de découvrir des noms et des œuvres de compositrices, mais qui ne savaient pas qui, quoi, où et comment chercher. 

Sans cet outil -et c’est ce que j’ai vécu moi-même durant des années- la recherche était très difficile et il fallait vraiment une motivation importante pour accéder aux œuvres. Je ne dis pas que tout est facile maintenant, loin de là, mais un premier pas très important a été franchi qui permet, comme nous l’a écrit Jean-Philippe Thiellay Président du Centre national de la musique (CNM), que plus aucun programmateur ou programmatrice ne puisse dire « je ne savais pas ». 

Il y a un lien étroit entre notre base de données et toutes les actions que nous menons, que je vous invite à découvrir sur notre site internet (www.presencecompositrices.com). 

Puisque nous nous attachons à faciliter l’accès aux œuvres, il est légitime de tout faire pour qu’elles puissent avoir les mêmes chances que les œuvres de compositeurs : être lues, étudiées, éditées, transmises, jouées en concert, enregistrées…Le label est une pierre de plus à l’édifice. 

 Le premier titre est consacré à des œuvres de Marie Jaëll par Célia Oneto Bensaid. Pourquoi le choix de cette compositrice par cette pianiste ? 

C.B : Je crois que la France entière se souvient de cette date : le 17 mars 2020 avec le début du confinement ! Ce devait être pour nous l’ouverture de notre dixième édition de festival. Célia Oneto Bensaid faisait partie des artistes programmées, elle devait jouer en récital cet immense triptyque d’une très grande difficulté technique le 24 mars. Je lui avais proposé cette œuvre plusieurs mois auparavant, elle avait au départ imaginé travailler quelques extraits et rapidement elle s’est prise au jeu et a accepté le challenge : monter l’intégralité pour le festival ! Je lui ai alors promis qu’elle serait la première artiste à enregistrer pour notre label, le jour où ce serait possible, et j’ai tenu ma promesse. Elle aussi d’ailleurs, en réalisant un travail exceptionnel ! 

 Quelles seront vos perspectives de développement du label ? Avez-vous déjà établi un programme de nouvelles sorties ? 

J.G  :  Nous espérons trois sorties par an, mais nous allons aussi évoluer au fil du temps. Notre prochaine sortie est d’ores et déjà prévue au printemps avec un programme presque totalement inédit de mélodies de trois compositrices françaises qui ont entre elles un lien que nous expliciterons au moment de la sortie du disque. Ces mélodies de Nadia Boulanger (la plus connue des trois), Elsa Barraine et Henriette Puig-Roget, sont absolument magnifiques et de très grande qualité. L’enregistrement a été réalisé début novembre avec la soprano Clarisse Dalles et la pianiste Anne Le Bozec, les choses sont donc déjà bien avancées. 

Pour la suite, oui, nous avons plusieurs projets en cours dont je parlerai quand les choses seront plus avancées. Gardons un peu de surprise ! 

Quel bilan tirez-vous du mouvement en faveur des compositrices ? Ne craignez-vous pas que du fait de la baisse constatée des audiences et de l’impact de la crise énergétique sur les coûts de fonctionnement des salles, les programmateurs ne soient encore plus frileux sur la découverte de compositrices et d'œuvres trop peu connues ? 

C.B et J.G : Tout pourrait être une bonne raison de ne pas passer à l’acte… un refrain bien connu… mais je crois que beaucoup de programmateurs et programmatrices ont découvert l’intérêt des œuvres des compositrices. De plus, l’enjeu que représente leur programmation va au-delà de l’artistique, c’est aussi un enjeu sociétal, humain, éthique…et même économique, puisqu’il peut y avoir dans certains cas une incitation financière à les programmer, ou une diminution des moyens accordés si aucun effort n’est fait… du moins tout cela plane dans l’air. 

Le vrai problème est en effet la diminution de l’intérêt pour la musique classique et la baisse de fréquentation de nos salles. Mais on pourrait peut-être aussi envisager que programmer toujours la même chose a aussi ses limites et qu’il est donc opportun de se renouveler… donc de sortir des sentiers éternellement battus, pour faire venir un autre  public, à défaut du public habituel ou en complément de ce dernier ?

Le site de Présences Compositrices : https://festivalpresencecompositrices.com/

  • A écouter :

Marie Jaëll : 18 pièces pour piano d'après la lecture de Dante. Célia Oneto Bensaid, piano. 1 CD Label Présences  compositrices.

 

 

Propos recueillis par Pierre-Jean Tribot

Crédits photographiques : Karl Pouillot

Un commentaire

  1. Avatar
    ROZÉ Georges

    Très intéressant,
    je peux dire qu'en matière de nouvelles musiques, l'opéra de Toulon programme une oeuvre en création à chaque concert, c'est un beau début. Pour les femmes compositrices, je vous renvoie à France Musique dont l'émission Musicopolis d'Anne Charlotte Remond programme TRÈS souvent des compositrices .

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