Des motets napolitains pour un superbe premier récital  de la contralto Anthea Pichanick

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Motets napolitains. Leonardo LEO (1694-1744) : Turbido caelo mare furentes. Nicola PORPORA (1686-1768) : Regina Caeli. Alessandro SCARLATTI (1660-1725) : Totus amore languens ; De tenebroso lacu. Anthea Pichanick, contralto ; Les Accents, direction Thibault Noally. 2020. Livret en français et en anglais. Textes reproduits avec traduction en français et en anglais. 66.03. La Musica LMU 019.

Si ce CD est le premier enregistrement en récital de la contralto Anthea Pichanick, ce n’est pas tout à fait un début, puisqu’on a pu la découvrir récemment dans Le Messie de Haendel dirigé par Hervé Niquet, un DVD de la collection du Château de Versailles. En 2015, cette jeune cantatrice a remporté le Premier Prix du Concours Cesti d’Innsbruck, ce qui a attiré l’attention sur elle et lui a donné la possibilité de se produire très vite avec le Concert Spirituel, le Poème Harmonique, le Purcell Choir et l’Orfeo Orchestre Budapest ou Les Musiciens du Louvre. Avec l’ensemble Les Accents de Thibault Noally, elle a travaillé dès 2016 dans le Tamerlano de Vivaldi au Festival de Beaune où, l’année suivante, elle a tenu le rôle-titre dans Mitridate d’Alessandro Scarlatti. Noally, violon solo des Musiciens du Louvre de Minkowski, a fondé Les Accents avec lesquels il a gravé pour Aparté de la musique vénitienne du XVIIIe siècle et un récital avec la mezzo-soprano Blandine Staskiewicz, ainsi qu’un CD Bach/Telemann.

Ce programme de motets napolitains est bien situé dans son contexte grâce à un texte très intéressant, qu’il est vivement conseillé de lire avant audition ; il est signé par Patrick Barbier, auteur de deux ouvrages chez Grasset : « Naples en fête » (2012) et « Pour l’amour du baroque » (2019). Barbier explique que les compositeurs retenus ont eu un lien direct avec les conservatoires de la cité, qui joue alors un rôle essentiel dans le domaine de la formation musicale. Il précise que cette école napolitaine attire les jeunes talents de toutes provenances ; il ajoute encore que le point commun à Porpora, Leo et Alessandro Scarlatti est « l’intérêt qu’ils ont porté tous les trois à l’art du motet à une voix avec accompagnement instrumental », à une époque où ce type de pièces met en valeur les meilleurs castrats par les conservatoires du lieu, répertoire aujourd’hui servi par les voix de contre-ténors ou de contraltos comme celle d’Anthea Pichanick. Dans une note intitulée Spiritualité et profondeur, celle-ci rappelle qu’elle a un passé de violoniste, que son entente avec Thibaut Noally et Les Accents en est certainement une conséquence et que le choix des pièces enregistrées s’est tourné vers des œuvres « avec une écriture certes très vocale, mais offrant également un aspect très instrumental ».

Ce CD présente deux premiers enregistrements mondiaux, de Leo et de Porpora, sur lesquels nous allons revenir. Mais la moitié du programme est dévolue à Alessandro Scarlatti dont deux motets sont proposés. Totus amore languens exprime tout à la fois la sérénité et le dédain des « festins d’un monde plein de vanités » et la joie du croyant et les bonheurs de l’âme. De son côté, De tenebroso lacu, qui débute par un prélude instrumental aux notes bien marquées, rappelle le souvenir des âmes du purgatoire « depuis le lac ténébreux des profondeurs de leur prison » et leurs supplications pour apaiser la colère divine. Arias et récitatifs expressifs amorcent le passage vers un De profundis final d’imploration de grâce, qui revêt une dimension opératique particulièrement poignante. Anthea Pichanick déploie dans ces pages inspirées un registre grave et sobre, avec un timbre chaud et généreux qui se révèle même onctueux, ce qui ajoute au contexte sa part de pudeur expressive. 

Les mêmes qualités vocales se développent dans les deux premiers enregistrements mondiaux. Turbido caelo mare furentes de Leonardo Leo débute par un air agité qui décrit les vents furieux, les eaux qui grondent et la colère des éléments, suivi par un récitatif qui implore la fin du courroux, avant un aria qui est un appel à une brise sereine. Le tout s’achève par un Alleluia joyeux. Ici aussi, l’opéra n’est pas loin. Quant au Regina Caeli de Porpora, qui fut, faut-il le rappeler, le mentor de Farinelli, il offre une pièce d’une dizaine de minutes qui fait passer l’auditeur de la jubilation adressée à la mère du Christ ressuscité à une demande de prière très éloquente, pour se conclure par un Alleluia de satisfaction. Ces pages superbes offrent à Anthea Pichanick la possibilité de montrer à quel point elle maîtrise sa voix agile mais développe aussi des inflexions qui vont de la retenue à la majesté, de la grandeur à la finesse, avec des vocalises sans ostentation, sans grandiloquence, mais investies d’un esprit équilibré qui confère à ces pages leur titre de joyaux d’une époque napolitaine au sommet de son art.

Ce premier CD en récital place d’emblée Anthea Pichanick parmi les meilleurs contraltos de notre époque ; gageons qu’avec cet enregistrement effectué du 16 au 19 juillet 2019 à l’Eglise luthérienne Saint Pierre de Paris, elle n’est qu’au début d’une carrière qui est déjà au-delà de la promesse. C’est la confirmation éclatante d’un indiscutable talent.

Son : 10  Livret : 10  Répertoire : 10  Interprétation : 10

Jean Lacroix

 

 

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