Elodie Vignon : « Le royaume de Debussy est aussi le mien »
À l’occasion de la publication, par ailleurs, de notre chronique consacrée au premier volume de l’intégrale qu’elle dédie, chez Cypres, à l’œuvre pianistique de Claude Debussy, Élodie Vignon a eu la gentillesse de nous éclairer sur ce projet lors d’un entretien à Bruxelles, le 1er décembre 2025.
Pourquoi avoir entrepris une nouvelle intégrale Debussy, alors que tant d’autres s’y sont déjà attelés avant vous ?
Je joue Debussy depuis l’âge de douze ans. Son univers m’est familier, presque intime ; je m’y sens chez moi. Je ne m’en lasse jamais. J’ai une confiance absolue en son œuvre. Certes, se lancer dans une intégrale peut sembler intimidant, surtout lorsque plusieurs grands pianistes ont déjà emprunté ce chemin – sauf erreur, la dernière intégrale consacrée à Debussy remonte à une dizaine d’années. Mais si je me laisse trop impressionner par ce qui a déjà été accompli, je finis par le rien faire. Et puis, rares sont les femmes qui se sont prêtées à cet exercice. La dernière intégrale Debussy réalisée par une pianiste – celle de Monique Haas – date de plus d’un demi-siècle…
Comment avez-vous pensé la structure de cette intégrale ?
J’ai opté pour une organisation chronologique, ce qui permet de mettre en lumière l’évolution de l’esthétique du compositeur. Le deuxième volume, qui sera enregistré fin 2026 au Grand Manège à Namur, dont l’acoustique est prodigieuse, paraîtra en 2027. Il contiendra notamment les Vingt-quatre Préludes et Children’s Corner. Dans l’ombre de la Grande Guerre, Debussy, devenu père en 1905, s’interroge : nombre de pages qu’il compose alors entretiennent un lien étroit avec la mort, la paternité et les éléments – la mer, la neige. Le dernier disque devrait être enregistré en 2029. Contrairement à d’autres interprètes, j’ai choisi de mener ce projet sur une période relativement resserrée, afin de faire dialoguer plus intensément les œuvres entre elles.
Le premier volume s’ouvre pourtant sur la transcription pour deux pianos du Prélude à l’après-midi d’un faune, qui date de 1895. À cette époque, Debussy a déjà composé plusieurs pages pour piano…
C’est exact. Il s’agit de la seule œuvre déclinée pour le piano qui n’a pas été conçue d’emblée pour le clavier. D’où l’idée d’inaugurer cette intégrale par le Prélude à l’après-midi d’un faune. Comme moi, Debussy était profondément amoureux du piano, de son timbre. À l’inverse de Fauré, dont l’écriture pianistique peut parfois se révéler inconfortable, Debussy composait au piano : tout y est pensé par, sinon pour cet instrument.
Vous aviez déjà enregistré les Études. Envisagez-vous de les rééditer ?
Les Études, que j’ai enregistrées il y a une dizaine d’années, seront réinterprétées sur le dernier disque. Je sens déjà que ma vision de ces pièces a évolué – et elle continuera certainement de se transformer à mesure que je parcourrai l’ensemble de son œuvre pour piano. En Blanc et Noir sera également au programme de ce dernier volume, et viendra clore cette intégrale – celle-ci aura s’achèvera donc comme elle a commencé : à deux pianos.
Votre intégrale donne à entendre un Debussy moins brumeux, plus diaphane qu’à l’accoutumée. On a le sentiment d’y découvrir quelque chose de neuf.
Je suis heureuse que vous le releviez, car c’était précisément mon intention. Un mentor argentin me guide depuis une quinzaine d’années. La pianiste que je suis ne s’inscrit donc pas strictement dans le moule de l’ « école française ». Je recherche une sonorité plus sensuelle, plus suave, parfois même érotique. Fin connaisseur de l’œuvre de Debussy, à laquelle il a consacré un ouvrage remarquable [Debussy, un nouvel art de l’écoute, éditions Van Dieren, 2022, 270 p.], Andrea Malvano – le musicologue italien qui signe la notice de ce premier volume et m’accompagnera tout au long du projet – m’a confié qu’en écoutant ma lecture du grand Claude, il avait l’impression de voir la partition plus nettement. Debussy est certes un compositeur mélancolique, mais peut – et doit parfois – être jouée avec davantage de transparence. Michel Brandjes, technicien-accordeur de renom établi à Amsterdam, a réglé le piano selon mes souhaits, en particulier en équilibrant les aigus afin de leur donner plus de chair.
Votre approche au disque et en concert est-elle identique ?
Non. En studio, on vise une forme d’absolu, à graver une version « idéale ». Le concert, à l’inverse, repose sur une relation vivante et fertile avec le public, qui vous amène à jouer en symbiose avec lui.
Debussy nourrit -il également d’autres projets ?
Parallèlement à cette intégrale, je mène un vaste projet pédagogique, visant à faire découvrir la singularité de Debussy. L'idée est d'aller à la rencontre des apprentis-pianistes d'académies et de conservatoire pour leur donner ou redonner l'envie d'approfondir le répertoire français – notamment en les guidant dans la pédalisation, qui constitue l’un des éléments essentiels de la musique de Debussy. J’entame également un projet avec la Société musicale et d’analyse belge, qui a pour ambition de proposer un millefeuille de l’œuvre de l’auteur de Pelléas, afin de souligner le modernisme de son langage. Et bien sûr, je continue à me produire en concert. J’ai l’intention d’élaborer des programmes thématiques autour de la nuit ou de l’obscurité, de l’enfance et des saisons, en dialogue avec d’autres compositeurs, comme Chopin.
Et après Debussy, envisageriez-vous une intégrale Ravel ?
Je m’en remettrai à l’intérêt du public, mais aussi à mes propres goûts et à mes recherches. Ravel et Debussy sont très différents. Je me sens plus proche du second ; tous mes enregistrements gravitent autour de lui et rendent hommage à au moins l’une de ses œuvres. Il incarne une époque d’une richesse exceptionnelle. L’école espagnole, par exemple, n’aurait jamais vu le jour sans l’école française. J’ai déjà enregistré Dutilleux, qui me fascine. Fauré et Messiaen m’inspirent beaucoup également. Les perspectives restent donc ouvertes.
Vous laisserez-vous également tenter, comme beaucoup d’autres, par les minimalistes américains ?
Depuis l’essor des plateformes de streaming et de l’écoute aléatoire, on observe un engouement croissant pour des compositeurs de la trempe de Philip Glass, dont l’écriture volontiers hypnotique répond sans doute à un besoin contemporain. Dans le monde dans lequel nous vivons, on peu le comprendre. Mais Glass n’est ni moderniste, ni visionnaire. À ce titre, il ne se situe pas du tout au même niveau que Debussy. Cela dit, nous avons besoin de découvertes. Le succès de Glass s’explique peut-être aussi par un phénomène d’usure : combien de Beethoven, de Brahms ou de Schubert n’a-t-on pas déjà joués et enregistrés ? Debussy, en revanche, demeure relativement peu interprété, notamment en Belgique. Qui connaît son Nocturne ou sa Ballade ?
A écouter :

Claude Debussy (1862-1918) : Intégrale de l’œuvre pour piano, vol.I « Soirs d’or ». Élodie Vignon, piano ; Nathanaël Gouin, second piano. 2025. Deux CD (165’32’’). Cypres, CYP1687.