Festival biennal « Orbite » à Cologne, ou le théâtre musical allemand de pointe

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Le programme International Visitors Programme (IVP), organisé par le ministère de la Culture et de la Science de Rhénanie-du-Nord–Westphalie, favorise depuis 2009 les échanges entre professionnels de la culture — journalistes, programmateurs, artistes — en les invitant à découvrir la richesse du territoire. Pendant quatre jours, nous avons navigué entre deux festivals : ORBIT, consacré au théâtre musical contemporain à Cologne, et les Wittener Tage für neue Kammermusik, festival de musique de chambre contemporaine à Witten. Cette première partie du compte rendu est dédiée à ORBIT.

ORBIT, une plateforme expérimentale et engagée

À Cologne, le festival ORBIT se consacre au théâtre musical contemporain issu de la scène indépendante. Fondé en 2017, il s’affirme comme une plateforme expérimentale favorisant la création collective, l’hybridation des disciplines et la remise en question des hiérarchies artistiques. Organisé tous les deux ans en avril, dans différents quartiers de la ville, il propose performances multisensorielles, ateliers et rencontres, invitant à repenser les modes de perception et à interroger des enjeux contemporains (crises écologiques, inégalités sociales, défis démocratiques).

Fragments et chaos : une première immersion marquante

Notre séjour débute le 23 avril au studio de l’Ensemble Musikfabrik, avec une répétition de Mutants in Music: Dream Team de l’Ensemble uBu. Sur des fragments musicaux de quelques secondes — de Schubert à Ligeti, de Mendelssohn à Berio, sans oublier Zimmermann —, les musiciens, à la fois sportifs, dormeurs et performeurs, évoluent dans une chorégraphie étrange parmi matelas, oreillers et objets. Cette première expérience de notre séjour marque immédiatement l’esprit. Si uBu revendique une pratique inspirée de Zimmermann, intégrant la diversité des réalités musicales contemporaines, la fragmentation de partitions et des actions, d’abord perçue comme chaotique, semble finalement représenter une forme de réalité de notre société actuelle.

Parcours immersif et tension écologique

Nous nous rendons ensuite à l’Auermühle, vaste bâtiment industriel abandonné. Équipés de gilets jaunes et casques, nous traversons plusieurs étages et salles délabrées, censées être espaces « atmosphérique » où résonne des sons du même ordre, pour assister à une répétition de Die Dualen / Grand Jury de Rochus Aust et 1st German électrophonic orchestra, notamment dans sa séquence de « vote ». Les spectateurs deviennent jurés, appelés à décider du sort de la planète. Des carrés de bois, lancés du haut d’un escalier, frappent ou non une grosse caisse en contrebas, produisant des détonations inquiétantes. En descendant, des flèches évoquant des bombes de la Deuxième Guerre mondiale accompagnent notre parcours, avec des bruits tout aussi inquétants. Le dispositif confronte directement à une réalité écologique et politique alarmante : la beauté décrépite du lieu renforce encore ce sentiment d’urgence.

Genet fragmenté : un espace mental sans repères

En soirée, au Théâtre Comedia, le spectacle d’ouverture du festival, Prison sans murs, navire sans mer…, sous-titré « Tableaux morts d’après Jean Genet », s’inspire du roman Miracle de la rose. La pièce de Philipp C. Mayer et de l’Ensemble Garage abandonne toute narration linéaire au profit de tableaux autonomes, explorant l’expérience carcérale comme état mental. Corps, son et image composent un univers fragmentaire, où le « narrateur » entre à deux reprises dans une structure carrée évoquant sa cellule, reflet d’un intérieur au bord de la folie. Beauté et violence, langage et vide, réalité et hallucination : ces tensions traduisent l’univers de Genet, notamment la fascination pour Hercamone, un jeune condamné à mort et son fiancé mystique. Les projections de visages, les gestes répétitifs des musiciens-détenus produisant des bruitages et les fragments sonores, électroniques ou instrumentaux, participent à cet espace indéfinissable, où la perte de repères culmine dans des moments de tension sonore extrême casée par des cris désagréables à entendre.

Expérimentation numérique : promesse et limites

Le 24 avril au matin, à l’Alte Feuerwache (ancienne caserne de pompier di XIXe siècle réaménagée en lieu de culture), une conférence propose un panorama de la musique d’avant-garde à Cologne, avant une expérience numérique intitulée Becoming Resonance. Munis d’un casque 3D, nous explorons un univers où le chant devient outil de navigation. Ce dispositif vocal conçu par Miriam Rieck et Nicolas Berge reste encore peu captivant dans sa forme actuelle, mais l’intégration de la voix chantée comme interface ouvre des perspectives intéressantes.

Vers une forme de synthèse poétique

Le 26 avril, toujours à l’Alte Feuerwache, un grand changement d’esthétique : Sombre, in the shadows of our time, de Cécile Marti, Jean-Baptiste Barrière et Robert Koller, mis en scène par Aleksi Barrière. Dans une atmosphère onirique et une scène dépouillée, le spectacle évoque, de manière fragmentée, Vincent van Gogh et Ezra Pound, sur des musiques de Kaija Saariaho. Peu de mouvements, accompagnés d’images d’archives, esquissent un symbolisme entre réel et irréel. Contrairement aux propositions précédentes, l’œuvre assume une dimension narrative, apparaissant comme un point d’orgue après plusieurs jours d’expériences fragmentaires.

Au fil de ces parcours, cette édition d’ORBIT a affirmé une esthétique du fragment comme principe structurant. Chaque spectacle déconstruit le récit pour privilégier des formes éclatées, instables mais sensibles. Tendance générale ou volonté de la programmation ? On le verra dans la deuxième partie du compte-rendu sur les Wittener Tage für neue Kammermusik.

Représentations des 23, 24 et 26 avril au studio de l’Ensemble Musikfabrik, à l’Auermühle, au Théâtre Comedia et à l’Alte Feuerwache.

Victoria Okada

Crédits photographiques : Sophia Hegewald, Niclas Weber

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