Hommage en musique à la poésie de Joachim du Bellay

par

Du Bellay, Heureux qui comme Ulysse. Didier Le Blanc (fl.1575-1585) : Qui prestera la parole ; On peut faindre par le cizeau. Jacques Arcadelt (1507-1568) : Du Temps que j’estoys amoureux ; Si vous regardez, madame ; En ce moys delicieux ; Si le bien qui au plus grand bien ; Je ne puis dissimuler ; Vieille plus vieille que le monde. Nicolas [Le Roy & Ballard, Douzièsme livre de chansons, 1559/1] : En ce moys delicieux. Roland de Lassus (1532-1594) : La nuit froyde et sombre ; O foible esprit. Nicolas Gombert (1495-1556) : Hors envyeux. Corneille de Blockland, dit Montfort (1530-1610) : Si vous regardez, madame. Jehan Chardavoine (1538-1580) : Si vous regardez, madame. Corneille Verdonck (1563-1625) : Seul et pensif ; L’homme vertueux est riche. Jean de Castro (1540-1611) : La nuit m’est courte ; Je te souhaite pour t’ebatre. Anthoine de Bertrand (1540-1581) : Cet humeur vient de mon œil. Clément Janequin (1485-1558) : Qui voudra voir. Pierre Attaingnant éd. (1494-1551) : Bransles ; Pavane. Kwal [« slam »] : Heureux qui comme Ulysse ; La nuit m’est courte ; Marcher d’un grave pas. Doulce Mémoire. Camille Fritsch, soprano. Olivier Coiffet, altus. Hugues Primard, François-Olivier Jean, ténor. Marc Busnel, basse. Florent Marie, luth, guitare. Baptiste Romain, violon, lira da braccio. Sébastien Wonner, épinette. Denis Raisin Dadre, flûtes à bec. Livret en français, anglais, allemand (paroles des chants avec traduction anglaise). Janvier 2022. TT 69’12. Alpha 870 

Fêter le cinq-centième anniversaire de Joachim Du Bellay (c1522-1560), célébrer « le chantre de la douceur angevine », pour citer Nicolas Dufetel, musicologue et représentant de la Ville d’Angers : l’enjeu a-t-il besoin de l’alibi du slam en guise de médiateur pour que ce patrimoine littéraire ouvre « de nouveaux horizons en allant à la rencontre de nouveaux publics » ? requiert-il la caution d’un artiste engagé tous azimuts pour défendre un sonnet ? À l’appui du prétexte, Denis Raisin Dadre admet « une véritable filiation entre la volonté des poètes de la Pléiade de proférer les textes à la lyre afin de retrouver la puissance et les effets de la poésie antique et l’art des slameurs d’aujourd’hui ». Ce mode d’expression spontané et décloisonné, importé des contemporaines cultures urbaines, sans véritable code oratoire, qui s’assimile parfois aux flasques intonations du rap, légitime-t-il un tel rapprochement sous couvert d’hommage ? Connivence ou complaisance ?

Qu’importe l’étiquette, au-delà de l’intention et des exigences de commande, écoutons l’acte et sachons reconnaître dans ce pont qu’est la tradition « le fait d’une recherche de paternité qui permet à chacun de choisir ses ancêtres, sous la condition de se montrer habile à leur succéder » comme écrivait Roland-Manuel (1891-1966). En l’occurrence, les trois participations scandées par Kwal, nom de scène de Vincent Loiseau né à Angers, labellisées comme slam, modelées à voix chaude et dénouée, ne dépareraient pas le ton vintage d’un Sociétaire de la Comédie française des années 1960. Particulièrement émouvant en cette bouche, le célèbre Heureux qui comme Ulysse, fièrement tendu par la nostalgie du pays natal. Dommage que Marcher d’un grave pas, à voix forcée et un peu masquée par l’épinette, manque d’intelligibilité, car globalement nous aimons beaucoup cet art de dire.

Honorer en musique un des instigateurs du mouvement de la Pléiade : le projet semblerait aisé au regard de la floraison vocale qui émergea des règnes de François Ier et Henri II. Portées par l’euphonie, les lignes du poète de Liré ne brillent-elles pas de leur capacité à émouvoir et de leur musicalité ?, ainsi que le rappelle la notice de l’éminent Jean Vignes. Contrairement à Pierre de Ronsard qui prônait l’association de l’art poétique à la musique, préfigurant du Grand Siècle la dédaigneuse méfiance d’un Nicolas Boileau (hostile envers le langage musical « parce qu’il ne saurait narrer et que les passions n’y peuvent être peintes dans toute l‘étendue qu’on leur demande »), la beauté des vers de Du Bellay ne revendique pourtant d’autre support qu’eux-mêmes, si ce n’est celui d’une déclamation « avec une voix accommodée à toutes les affections que tu voudras exprimer ». Dégagée de l’ambition d’une parure musicale, l’inspiration reste libre des allégeances au genre des rimes : « je n’ay (Lecteur) entremellé fort supersticieusement les vers masculins avecque les feminins comme on use en ces vaudevilles et chansons qui se chantent d’un mesme chant par tous les couplets, craignant de contreindre et gehinner [gêner] ma diction par l’observation de telles choses » (Vers lyriques, Paris, 1549).

De fait, même si notre homme ne prêta ses mots à aucun musicien de l’époque, rien n’interdit de s’emparer de leur génie, ainsi que l’entreprirent certains compositeurs, de son vivant ou à titre posthume. Si l’on se réfère au Catalogue de la Chanson française à la Renaissance publié par l’équipe « Ricercar » du CESR de Tours, 27 poèmes de Du Bellay furent mis en musique par une petite vingtaine de compositeurs, principalement Jacques Arcadelt, totalisant 37 œuvres. Tous n’étaient pas actifs en France, mais ils y étaient diffusés, comme Lassus imprimé par Le Roy et Ballard, ou Jean Castro et Corneille Verdonck publiés par l’Anversois Pierre Phalèse. Alignant une vingtaine de chansons, le présent programme délaisse les contributions de Pierre Certon, Jean de Maletty, Andreas Pevernage ou Claude Gervaise mais inclut plusieurs façonnages d’un même texte, qui se suivent dans l’ordre du disque. Solution de continuité qui permet aussi un travail de variation et soutient l’intérêt comparatif de l’auditeur. 

Signalons que le Hors envyeux sous forme instrumentale de Nicolas Gombert, dont la première édition remonte à 1533, ne correspond évidemment pas à un poème de Du Bellay, mais s’inscrit dans le cadre des intermèdes musicaux qui parsèment le CD, à l’instar des danses de Pierre Attaingnant. En revanche, la plage 23 pose question : on attribue certes à Clément Janequin une illustration de Piteuse Echo, qui erres en ces bois, et aussi d’une chanson intitulée Qui voudra voir, mais… « comme un Dieu me surmonte », dont les paroles proviennent de Ronsard, non de Du Bellay.

Qui a suivi Doulce Mémoire depuis les débuts de sa discographie voilà plus de vingt-cinq ans (le remarquable Chansons et Danceries avec Anne Quentin) sait combien cet ensemble excelle à se plier aux répertoires ultramontains ou hexagonaux, que ce soient le Carnaval florentin autour de Lorenzo Il Magnifico, les réjouissances napolitaines, le deuil d’un Office des Ténèbres de Cristobal de Morales ou d’un Requiem d'Anne de Bretagne, quand ce ne sont pas les horizons plus lointains de Laudes d'Orient et d'Occident ou de La Porte de Félicité.

Dès Qui prestera la parole, les vapeurs mélancoliques exhalées par l’archet de Baptiste Romain, le mélisme fumé nous absorbent dans un voyage qui nous invite par la complainte, -un univers que l’on associe volontiers à l’auteur des Regrets se languissant loin des pénates. De la délicate nudité polyphonique d’O foible esprit jusqu’aux agiles tours gouailleurs de Si vous regardez, madame ou ce Vieille plus vieille que le monde qui referme l’album, Doulce Mémoire répond à la diversité des ambiances traversées. Cela avec ce qu’il faut de coquetteries d’ornementation et de liberté stylistique pour que l'hommage ne sombre pas dans le respect muséal –après tout, La Pléiade relevait d’un geste d’émancipation et d’un retour actualisé à l’antique. On saluera enfin un livret richement illustré et documenté, qui contribue à justifier que ce disque ait reçu la faveur d’une nomination à la récente fournée des ICMA.

Son : 8,5 – Livret : 10 – Répertoire & Interprétation : 9,5

Christophe Steyne

 

 

 

 



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