Il Trovatore à Monte-Carlo
La saison lyrique de l’Opéra de Monte-Carlo s’achève avec Il Trovatore de Giuseppe Verdi, troisième volet de la célèbre « trilogia popolare » aux côtés de Rigoletto et La Traviata. Trois œuvres emblématiques qui témoignent de la fascination du compositeur pour les grandes figures marginales, inspirées notamment de Victor Hugo, Alexandre Dumas fils ou encore du dramaturge espagnol Antonio García Gutiérrez.
Souvent réduit à une succession d’airs célèbres sur fond d’intrigue jugée confuse, Il Trovatore mérite pourtant d’être regardé autrement. Derrière ses apparentes complexités, le drame repose sur une trame presque primitive : deux hommes s’affrontent pour l’amour d’une même femme. L’un est noble, l’autre gitan — et la révélation finale, tragique, vient sceller un destin marqué par le sang et l’erreur.
Dès l’ouverture, le spectateur est plongé dans un univers scénique radical. Le metteur en scène Francisco Negrín impose un décor minimaliste, froid, dominé par des teintes grises et la présence obsédante d’un brasier central. Le feu devient un motif omniprésent, presque suffocant. Pourtant, malgré une cohérence conceptuelle — Negrín envisage l’œuvre comme un opéra de fantômes, hanté par les traumatismes du passé — le résultat laisse perplexe. Le contraste entre la vitalité de la musique et la noirceur appuyée de la scène crée une véritable dichotomie. Certaines options, comme ce chœur rampant à la manière de silhouettes larvaires, finissent par agacer plus qu’elles ne servent le propos.

La dimension hallucinée est poussée à son paroxysme dans le traitement d’Azucena : un enfant, figure spectrale, traverse régulièrement la scène, parfois muni d’une faux, incarnation presque littérale de la mort et du remords. Une image forte, mais insistante, qui souligne lourdement l’obsession du personnage.
Sur le plan vocal, la soirée était attendue avec curiosité, d’autant qu’Enrico Caruso affirmait qu’il fallait « les quatre meilleurs chanteurs du monde » pour servir cet opéra. Un idéal rarement atteint — mais ici, l’ensemble du plateau se révèle globalement solide.
C’est dans des circonstances particulières qu’Alexandra Marcellier s’est imposée en Leonora, remplaçant Pretty Yende, contrainte de se retirer en raison d’un deuil familial. Révélation lyrique des Victoires de la Musique Classique 2023, elle faisait ici ses débuts à Monte-Carlo. Si la voix séduit par sa beauté intrinsèque, le rôle semble encore un peu lourd pour elle : le personnage manque d’assise dramatique dans la première partie. Ce n’est qu’au fil de la soirée, une fois la voix pleinement déployée, qu’elle parvient à émouvoir et à convaincre.
Face à elle, Piero Pretti confirme son affinité avec le répertoire verdien. Son Manrico, à la fois ardent et nuancé, impressionne par la qualité du chant et la maîtrise stylistique. L’enchaînement de « Ah, sì, ben mio… » et « Di quella pira » constitue un sommet : Verdi y condense en quelques instants toute la dualité du personnage, entre lyrisme amoureux et héroïsme incandescent — une intensité que le ténor restitue avec autorité.
Varduhi Abrahamyan campe une Azucena habitée, en parfaite adéquation avec la vision du metteur en scène. Hystérique, fébrile, traversée de visions, elle incarne une figure profondément tourmentée. Si cette lecture extrême peut diviser, elle ne laisse pas indifférent et trouve un écho puissant dans son engagement vocal.
Le baryton Artur Ruciński s’impose quant à lui avec élégance en Comte de Luna. Son « Il balen del suo sorriso », ovationné par le public, témoigne d’un art du chant maîtrisé, alliant ligne, expressivité et noblesse de style. À ses côtés, Evgeny Stavinsky prête à Ferrando une autorité sombre et inquiétante, renforçant la dimension militaire et oppressante de l’univers scénique.
Mais c’est sans doute dans la fosse que se joue l’unité la plus convaincante de la soirée. À la tête de l’orchestre, Giacomo Sagripanti insuffle une tension constante, alliant précision et souffle dramatique. Sa direction, à la fois haletante et raffinée, met en relief toute la richesse de l’écriture verdienne, révélant une partition vibrante, nerveuse, d’une intensité presque continue.
On pourra discuter longtemps des partis pris scéniques — parfois pesants, souvent démonstratifs — mais une chose demeure : Verdi, lui, ne se discute pas. Et quand la musique prend feu à ce point, elle réduit tout le reste en cendres, y compris les fausses bonnes idées.
Monte-Carlo, Opéra de Monte-Carlo, le 22 mars 2026
Créditd photographiques : Marco Borrelli