Lady Macbeth du district de Mtsensk à La Scala de Milan : un opéra terrible

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Oui, ce deuxième opéra de Dmitri Chostakovitch (Le Nez  a été créé en 1930) est un opéra terrible : pour son compositeur, pour sa partition et son intrigue, pour son chef actuel à La Scala de Milan.

Terrible pour son compositeur : tout avait bien commencé pourtant pour Chostakovitch. L’opéra, inspiré d’un roman de Nikolaï Leskov, mis en livret par Alexandre Preis, est créé en janvier 1934 simultanément à Leningrad et à Moscou. C’est un triomphe : 80 représentations à Leningrad, une centaine à Moscou. « Lady Macbeth » est vite représentée aux Etats-Unis. Mais tout bascule le 26 janvier 1936 au Bolchoï à Moscou quand Staline vient la découvrir. Deux jours plus tard, dans La Pravda, un article non signé - ce qui, à l’époque, signifie qu’il vient du Kremlin – la condamne impitoyablement : « Le chaos remplace la musique » ! L’œuvre disparaît, elle vaut la disgrâce à son compositeur. Ce n’est que dix ans après la mort de Staline que Chostakovitch en propose une version édulcorée avec un autre titre :  Katerina Ismailova. Il faudra attendre les années 1980 pour que la première version soit reprise et s’impose.

(Si vous voulez en savoir davantage sur la vie compliquée de Chostakovitch aux temps staliniens, je vous recommande « Le Fracas du temps » de Julian Barnes)

Terrible pour son chef à La Scala de Milan 

mercredi dernier, le 10 décembre, lors de la deuxième représentation, Riccardo Chailly a été victime d’un malaise cardiaque à la fin du premier acte. Il a souhaité continuer à diriger, mais a finalement dû s’arrêter pour être conduit aux urgences d’un hôpital. Plus de peur que de mal heureusement, il a retrouvé sa place dans la fosse pour les soirées suivantes.

Terrible dans les développements de son intrigue. Katerina est l’épouse malheureuse du fils sans envergure d’un riche marchand, homme violent, alcoolique et libidineux. Elle découvre la passion avec le beau Serguei. Ils finiront par empoisonner le marchand et assassiner le fils, dont on retrouve le cadavre le jour de leur mariage. Ils sont condamnés au bagne. Sur la longue route qui y mène, Serguei trompe Katerina avec une femme plus jeune. Désespérée, Katerina emporte celle-ci dans la mort avec elle.

Quel tragique et merveilleux personnage que celui de Katarina : mal mariée, menacée par son beau-père, niée dans ses goûts et ses aspirations, dans ses désirs, découvrant soudain la passion, s’abandonnant à elle. Mais une passion fatale, si vite bafouée. La voilà devenue symbolique de cette condition féminine dans un univers de violence machiste, que l’on dénonce encore et encore.

Pourquoi « Lady Macbeth » ? C’est qu’il y a des échos shakespeariens dans cette œuvre : sa décision d’en finir avec son beau-père, sa résolution à se débarrasser de son mari, les surgissements du fantôme de celui-ci, notamment lors du banquet des noces ; des séquences comiques aussi, avec le corps du beau-père béni par un proche déguisé – le pope étant ivre mort.  

Terrible dans sa partition. Fabuleuse dans sa façon d’exprimer ce que les personnages vivent, ressentent et pensent, dans ses contrastes, à la fois soulignés et ciselés, dans ses emportements et ses explosions (la mort de Katerina), dans ses moments de douceur et de plénitude amoureuse, dans ses séquences drolatiques ou illustratives, dans ses passages inspirés du folklore rural, dans ses intermèdes en forme d’échos à ce qui vient de se jouer ou qui va survenir. On comprend que Riccardo Chailly ait voulu faire de cette partition « à la limite du faisable », pour le citer, la production d’ouverture de la nouvelle saison de La Scala. Quel bonheur en effet pour un chef que d’être confronté à cet univers en expansion maîtrisée, quel bonheur d’accomplir la partition dans sa mise en place avec un Orchestre de La Scala à la hauteur du défi, dans ses ensembles déferlants et paroxystiques ou retenus et si sensibles, dans les traits instrumentaux-doubles des protagonistes.

Quant aux solistes, confrontés aux exigences vocales redoutables de leurs rôles, ils sont si justement à leur place, dans ce que nous voyons et ce que nous entendons. Sara Jakubiak est Katerina, dans sa désillusion et dans ses illusions, femme bafouée, femme aimante, femme sacrifiée. Najmiddin Mavlyanov est un Serguei enjôleur, indifférent à ce qu’il suscite inexorablement. Alexander Roslavets a la brutalité, la violence, la primitivité rapace de Boris, le beau-père. Et tous les autres sont si convaincants.

Mais si tout cela nous touche autant, c’est aussi grâce à la mise en scène de Vasily Barkhatov. Inscrivant l’œuvre dans une enquête policière minutieuse sur les événements tragiques (pendant les intermèdes musicaux, en bord de plateau, une table et deux chaises apparaissent, qu’occuperont un interrogateur et des témoins qui se succèdent), il réussit aussi bien les scènes d’ensemble, monumentales, installées comme dans un grand hôtel art-déco typique d’une certaine somptuosité soviétique – décor de Zinovy Margolin - que les scènes d’intimité (un compartiment latéral glisse au centre du plateau) ; il installe tout cela avec une grande fluidité dans l’enchaînement des séquences, dans un rythme qui ne connaît pas d’à-coups. C’est imaginatif et au service de l’œuvre. Certaines images sont inoubliables, celle d’un camion surgissant sur le plateau, celle de l’immolation par le feu de Katerina et de celle qui l’a supplantée dans les bras de Serguei.

A l’opéra cette fois encore, le grand bonheur naît de grands malheurs !

Stéphane Gilbart

Photo : Brescia/Amisano – Teatro alla Scala

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