Le Festival Images Sonores s’élargit

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Le festival du Centre Henri Pousseur ouvre les frontières (à l’heure où d’autres taxent et retaxent pour refermer les leurs), avec des master classes animées, pour les étudiants du Conservatoire Royal de Liège, par trois solistes et pédagogues de l’Ensemble Intercontemporain (Paris) et un spectacle familial au titre, Babils du Nil, à l’allitération enfantine, coproduit avec United Instruments of Lucilin (Luxembourg) – collaborations qui colorent les concerts entourant ces événements.

Ouverture sous terre

J’arrive au Mom samedi (cette salle atypique et souterraine au bar sympathique), après un détour imprimé par Livre aux Trésors (une librairie subjective) et l’achat de L’horloger aveugle, un texte de Richard Dawkins, scientifique et passionné, qui œuvre à persuader de la validité de la théorie darwinienne (à l’heure où d’autres – souvent les mêmes – malaxent autisme, vaccins et absence de discernement dans une même mixture obscurantiste) – dont j’entame les premières pages au centre de Liège, devant un jus d’orange frais et une part de tarte flan et chocolat – faite pour pourfendre la foi. La soirée d’ouverture se décline en avant et après entracte et je retrouve avec plaisir deux des pièces compilées sur le disque Polaroïds de l’Ensemble Hopper, (Dé)fragmentation 2.0 de Gilles Doneux – une musique tendue, déroutante, aux effets électroniques incisifs (il est aussi réalisateur en informatique musicale) et à la clarinette poussant jusqu’à la saturation (Rudy Mathey) – et Khorram ân ruz de Jean-Luc Fafchamps, qui pose une atmosphère étrange, embrumée, scandée par le double coup de peau résonnant et dont émerge la voix de la soprano Donatienne Michel-Dansac : c’est un thriller en sons avec ascension dramatique, forces sombres, climax, étourdissement vertigineux et retour à une réalité engourdie. Y fait écho Mokṣa – going back home, une création de Laura Résimont : le premier parle d’attente et de retour, la seconde donne la parole à Krishna, à propos de libération, de dévotion, du retour au monde spirituel – un thème éthéré cher à la jeune compositrice et sonothérapeute dont la musique, contrôlée et dense, reflète un engagement plein.

Pour violoncelle solo et électronique, Bords de feu, d’Anne Castex (son intérêt pour la composition électro-acoustique remonte à son cursus toulousain auprès de Bertrand Dubedout), implique des techniques de jeu peu conventionnelles pour Ian-Elfinn Rosiu, aux sons ceints de craquements électriques qui peu à peu se renforcent de parasites pour se fondre dans des élans (mesurés) élongés, planants. Seule à deux également, Roxane Leuridan et son violon fournissent à l’électronique matière à transformation de la présence même de l’instrument : Ys I, de la française Manon Lepauvre, qui tend à lier musique et autres formes d’expression artistique (Babils du Nil, c’est elle), fait d’abord de frôlements rapides et sautillants, se mue dangereusement en une diatribe torse virant au diabolique – frémissant. Avec son Etheric Blueprint Trilogy, la compositrice (et pianiste) japonaise Misato Mochizuki manie les éléments naturels, la terre et l’eau pour les deux premiers mouvements, l’air et le feu pour celui, éponyme, qu’Hopper et l’électronique de Patrick Delges et Xavier Meeùs du Centre Henri Pousseur proposent avant l’entracte : on y côtoie la théorie pseudo-scientifique sur la mémoire de l'eau de Masaru Emoto et l'hypothèse de David Bohm quant à une quatrième dimension, invisible et perceptible seulement ponctuellement : la pièce jaillit comme pour des oreilles émerveillées, pousse des sonorités en mouvement, fluides, limpides (on pense parfois aux Espaces acoustiques de Gérard Grisey), mais aussi stridentes par instants – la dimension perturbatrice ?

Une bière plus tard, l’atmosphère prend une tout autre consistance, donnée par un duo piano et électronique que Sara Picavet et Gilles Gobert mettent sur pied fin 2023 : ESHU émerge du brouhaha des conversations du public, dont les grappes se défont pour en poser les fesses sur les chaises alignées, en un retour au rang indiscipliné et spontané, alors que la musique de Gobert, continue, s’étire, indifférente aux frappes d’abord sèches et fortes de la pianiste (elle manie aussi un clavier électrique), comme sortie d’une manufacture artisanale chargée de la visualisation de paysages météorologiques : immergé dedans, on en sent les évolutions lentes de température, d’épaisseur de vent, de densité humide – à quoi il n’y a ni prélude ni terminaison car, enfin, le temps qu’il fait dure toujours.

Musiques et discussions

Mardi soir, dans la salle du Conservatoire, le programme est copieux, entre créations d’étudiantes de la classe de composition mixte des Gilles de Liège (Gobert et Doneux, en relais), pièces de musiciens installés et nouvelle version d’une partition du fantôme des lieux mêlant Dieu et Machine, acoustique et électronique, en plus des membres invités de l’Intercontemporain et de Lucilin, le tout présenté par Anne Montaron, productrice à France Musique, découvrant, à défaut de péket et de lacquemant, les spécificités de prononciation d’une langue pourtant proche voisine mais modulée par le trilinguisme belge.

La colombienne Elisabeth Agudelo pose la musique de Canción de la vida profunda sur le premier paragraphe du poème éponyme de son compatriote Porfirio Barba jacob – un texte qui n’est pas dit, mais apparaît à l’écran, tapé au clavier d’ordinateur (par Stijn Boeve, co-directeur artistique du Centre Pousseur), sa frappe produisant en même temps des notes, qui se mêlent à celles du piano acoustique (Véronique Delcambre) – charmant et ingénieux à la fois. Franco-luxembourgeoise, Héloïse Siloë Bégin-Billiau, laisse libre cours à sa fantaisie avec un titre, Lëtz SEW, polysémique et construit en briques de Lego : « Lëtz » comme « Let’s » (l’expression motivante anglaise) et comme Lëtzebuerg (le petit pays européen passé de la sidérurgie à la finance puis bientôt au spatial), « SEW » comme coudre ensemble écriture et musique (la mécanique de la première pour le rythme – le frottement de la mine de crayon, le scratch de la plume –, l’imagination de la seconde pour la mélodie), mais aussi comme l’acronyme, en allemand, français et anglais, du mot « écrire » – la pièce est pour alto (Danielle Hennicot) et électronique.

Première de la série, la Sequenza pour flûte solo de Luciano Berio, datée de 1958, met le jeune instrumentiste Jean-David Rochoux à l’épreuve (c’est sa deuxième interprétation) : la partition (sans électronique), dont l’auteur précise la notation, originellement proportionnelle, par une révision tardive, traditionnelle et plus précise, pousse la flûte, instrument monodique, vers une quasi-polyphonie, faite de transformations rapides et d’alternance de motifs. L’Argentin Martin Matalon, lui aussi, à la suite de Berio ou comme le basque Ramon Lazkano et son Laboratoire des Craies, dessine, avec sa série Traces, des pièces pour instrument solo avec électronique en temps réel, un chemin expérimental : Traces XVI est l’orchestration électronique de Short stories pour vibraphone seul, dont elle amplifie la poésie.

La Musique de tables, de Thierry De Mey, aussi délicieuse à voir qu’à entendre, met en jeu trois petites tables sonorisées et leurs trois percussionnistes (le Pickels Trio – les trois petits cornichons au fond de la classe), en un ballet de mains en mouvement, dont les positions sont codifiées dans un répertoire de symboles et métaphores (la dactylo, les essuie-glaces) et dont les gestes comptent autant que les sons qu’elles produisent. Metallics, la pièce de Yann Maresz, pour trompette et électronique, a connu plusieurs versions (ou portages) en fonction de l’évolution technologique (il écrit le morceau lors de son cursus de composition et d’informatique musicale à l’IRCAM au milieu des années 1990), sans dévier de l’intérêt de départ pour les sourdines de celui qui fut l’élève de John Mc Laughlin (Mahavishnu Orchestra), en ce qu’elles démultiplient les possibilités expressives des cuivres : le compositeur fait ainsi entendre, avec une rare brillance, le jeu entre l’image sonore réelle (Lucas Lipari-Mayer utilise plusieurs sourdines) et son ombre synthétique (leurs simulations électroniques).

Compositeur en résidence au Centre Henri Pousseur en 2026, François Bousch prend le vent, avec Zéphyr pour flûte en sol et sons fixés : le vent d’Inde, le vent de Grèce, celui dont on parle dans les récits, celui des cultures, des croyances ; doux et léger, violent et pluvieux, subtil ou démoniaque – Emmanuelle Ophèle (elle a joué et enregistré aussi bien Philippe Manoury que Pierre Boulez) en oublie son micro. Henri Pousseur crée, avec Pierre Bartholomée en 1970, le Centre de Recherches et de Formations Musicales de Liège (il porte aujourd’hui son nom) et remodèle l’enseignement au Conservatoire de Liège dès 1975, tout en mobilisant sa créativité dans l’écriture originale et complexe de musiques comme la passionnante Ex Dei in Machinam Memoria, qui clôture le concert : deux partitions s’entrelacent, l’une, mobile et à fenêtres, offre une liberté à l’interprète ; l’autre, fixe, exploite, au moyen d’une technologie réactualisée (le morceau est finalisé en 1972), les éléments sonores de l’instrument – un hautbois à l’origine, une trompette aujourd’hui.

Un programme joyeux et ouvert, qui fait valoir l’oxymore de son titre.

Liège, Le Mom et Conservatoire, samedi 11 et mardi 14 avril 2026

Bernard Vincken

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