Le jeune Bach et ses modèles du Nord : brillant baptême au clavecin de Gabriel Smallwood

Juvenilia. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Fantasia en sol mineur BWV 917. Capriccio en si bémol majeur BWV 992. Prélude et Fugue en la majeur BWV 896. Toccata en fa dièse mineur BWV 910. Sonate en ré majeur BWV 963. Christian Ritter (c1645-c1725) : Suite en fa dièse mineur. Dieterich Buxtehude (c1637-1707) : Praeludium en sol mineur BuxWV 163. Georg Böhm (1661-1733) : Capriccio en ré majeur. Johann Adam Reinken (1643-1722) : Toccata en sol majeur. Anonyme : Courante en si bémol majeur. Auf meinen lieben Gott. Gabriel Smallwood, clavecin. Livret en anglais, allemand, français. Novembre 2024. 73’39’’. Ramée RAM 2409
Originaire de Caroline du Sud, Gabriel Smallwood vint au clavecin par le piano, approché dès ses trois ans. Ses études l’amenèrent en Europe en 2016, aux Hochschule für Musik und Theater de Leipzig et Hambourg, puis à Bâle, où il réside et rencontra ses partenaires de l’ensemble Pseudonym. Primé en 2023 au Concours de Bruges, il révèle ici son premier album. Johann Sebastian Bach s’y situe dans la perspective des mentors d’Allemagne du nord. Un projet encore récemment abordé par Yoann Moulin dans son Klavierbüchlein (Ricercar, septembre 2024), qui lui aussi puisait à l’Andreas Bach Buch compilé par Johann Christoph (1671-1721), frère aîné du futur Cantor de Leipzig.
La Suite de Christian Ritter fut déjà gravée par Benjamin Alard dans son florilège consacré à ce recueil familial (Hortus, 2006). Le programme annonce deux pièces anonymes tirées de cette même source et prétendument jamais enregistrées auparavant, ce qui n’est pas exact. Le bref choral Auf meinen lieben Gott apparaissait par exemple dans un CD de Joseph Payne (Koch, 1997). Également assemblé par l’aîné, le Möllersche Handschrift prête au présent enregistrement un Capriccio de Georg Böhm.
Plutôt connu à l’orgue, et même s’il recourt peu au pédalier, le Praeludium en sol mineur de Buxtehude s’adapte néanmoins de bonne grâce au clavecin, ainsi que l’avait magistralement démontré Rinaldo Alessandrini dans sa mémorable monographie (Astrée, 1995). Ce polyptyque paie un juste tribut au Stylus Phantasticus qui fut une des inspirations de Bach et s’exprimera dans ses Toccatas, dont nous entendons ici la BWV 910. Gabriel Smallwood sert ces pages avec la flamboyante rhétorique qui leur sied.
L’interprète se montre tout aussi à l’aise dans la Sonate BWV 963 préfigurant la manière galante, et dans la veine illustrative du Capriccio « sopra la lontanaza del fratello dilettissimo ». Il n’oublie pas d’être poète dans l’Allemande et la Sarabande de Ritter, laissant sans affectation respirer leur chant. Il sait ménager le suspense dans le caractère improvisateur qui introduit la Toccata de Reinken, avant de l’entraîner dans une ardente chorégraphie où la main gauche darde l’élan et la précision nécessaires : vigoureuse démonstration pour conclure d’un sang vif pareille aventure.
Un superbe instrument du facteur milanais Andrea Restelli, d’après un Christian Vater de 1738, impressionne par sa clarté, sa rondeur sur toute l’étendue du spectre, et se trouve magnifiquement capté par les micros de Rainer Arndt. L’avenante acoustique de l’église St. Leodogar de Grenzach-Wyhlen (Bade-Wurtemberg) contribue à ce parcours très réussi dans ces Juvenilia et leurs divers modèles septentrionaux.
« Il est positivement étonnant d’entendre chez le même interprète, et aussi jeune, le sens de la danse, la profondeur, la mesure et l’imagination » s’enthousiasmaient nos colonnes pour l’Andreas Bach Buch exploré par Benjamin Alard. Vingt ans après, on résumerait du même avis la prestation de son confrère américain. Confirmé dans un tel creuset stylistique, qu’il visite avec une constante justesse, probe et dénuée d’ostentation, on s’impatiente de retrouver Gabriel Smallwood dans d’autres répertoires. On l’espère dans les sillons du Grand Siècle quand on entend Ritter si élégamment dessiné.
Christophe Steyne
Son : 9,5 – Livret : 8 – Répertoire : 8-10 – Interprétation : 10



