Le Printemps des Arts : entre utopie, jeu et vertige
Hériter, transformer : le pari Monnet
Né de l’impulsion de la Princesse Grace, qui souhaitait faire de Monaco un carrefour artistique international, le Printemps des Arts de Monte-Carlo poursuit depuis plus de quarante ans une aventure culturelle aujourd’hui placée sous la présidence de Caroline de Monaco.
Le compositeur Bruno Mantovani en assure la direction artistique depuis 2022. Cette édition, intitulée « Utopie – Opus 1 », marque une volonté de redéfinir en profondeur l’identité du festival. Le pari est celui de l’exigence et de la curiosité, une orientation cohérente qui porte déjà ses fruits avec des salles combles dès le premier week-end.
Plusieurs nouveautés sont à signaler cette année : l’absence d’orchestres symphoniques internationaux et de stars hypermédiatisées. À la place, des musiciens de tout premier ordre, intègres et passionnés, sont au service d’un programme très varié. Le prix des billets a été fixé à 20 euros par concert, avec la gratuité pour les moins de 25 ans.
Après une ouverture consacrée aux madrigaux de Claudio Monteverdi et Carlo Gesualdo, le premier concert symphonique a offert un aperçu plus large des ambitions du festival. À la tête de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Pascal Rophé a confirmé son affinité avec les répertoires du XXe siècle, déjà remarquée l’an passé avec le BBC Symphony Orchestra.
Jean-Frédéric Neuburger, pianiste inclassable, brille aussi bien dans le grand répertoire romantique que dans la création contemporaine. Il aura le bonheur d’être entendu lors de quatre concerts, où chacune des facettes de son immense talent sera dévoilée.
Marc Monnet, directeur artistique du Printemps des Arts de 2003 à 2021, a été chargé de composer un concerto pour piano pour cette édition, sans doute le moment le plus attendu de la soirée. Le compositeur signe ici une œuvre étonnamment accessible au regard de son esthétique habituelle. En adoptant une forme tripartite avec cadence soliste, Monnet semble jouer avec les codes du concerto classique plus qu’il ne les subvertit réellement. L’écriture orchestrale, riche en trouvailles — second piano en miroir, présence d’un didgeridoo, textures percussives — crée un univers sonore foisonnant, parfois au risque de la dispersion.
Dans ce contexte, Jean-Frédéric Neuburger s’impose comme le véritable centre de gravité de l’œuvre : son engagement, sa clarté de jeu et sa capacité à structurer le discours lui confèrent sa cohérence et sa force expressive. Il déploie des effets éblouissants, vibrants et profondément émouvants. On peut espérer que le concert aura été enregistré dans son intégralité et pourra être diffusé.
L’orchestre a ouvert le concert avec les Quatre Études pour orchestre d’Igor Stravinsky, que l’on a ensuite entendues, en seconde partie, dans leur version originale pour quatuor à cordes. Il est rare de pouvoir entendre deux fois une même œuvre au cours d’un même concert, et l’expérience s’est avérée particulièrement éclairante : la transcription pour grand orchestre met davantage en relief l’humour grinçant de la partition. Pascal Rophé a dirigé l’ensemble avec un sens du tempo très sûr et une dynamique d’une grande efficacité.
Images de Claude Debussy, qui a clôturé le programme, a trouvé sous la direction de Pascal Rophé une réalisation de tout premier plan. Sans chercher à surcharger la texture ni à esthétiser à outrance, le chef a privilégié la lisibilité des plans sonores et la précision rythmique, conférant à l’œuvre une densité et une tension qui évitent tout impressionnisme de surface. Une conclusion à la fois maîtrisée et inspirée.

Duel de voix : une battle baroque
La salle de conférence du Musée océanographique de Monaco était comble pour « La grande battle », une confrontation proposée par le Printemps des Arts de Monte-Carlo entre le ténor Emiliano Gonzalez Toro et le contre-ténor Jake Arditi, inspirée des joutes du battle-rap. Le dispositif alternait avec une « battle » organologique, mettant en scène trois instruments très différents : un hautbois baroque, un hautbois moderne et un hautbois virtuel, où l’instrumentiste semblait littéralement lutter avec son instrument.
François Salès a créé le très virtuose Spenta Mainyu pour hautbois moderne de Michel Petrossian. Neven Lesage a fait chanter son hautbois baroque dans un concerto d’Antonio Vivaldi, tandis que Salès a de nouveau surpris avec Chaman de Vincent Carinola, pièce pour hautbois virtuel.
Emiliano Gonzalez Toro est un musicien aux talents multiples : directeur artistique du Festival de Froville, ténor reconnu du répertoire baroque, et fondateur de l’ensemble I Gemelli. On a pu l’entendre l’an passé au concert de préouverture du Festival de Menton, dans la Missa Criolla d’Ariel Ramírez, revisitée par Thomas Enhco dans un style jazz latino-américain.
Ce soir-là, il s’est confronté amicalement à Jake Arditi dans des airs virtuoses de Vivaldi. Mathilde Étienne, co-directrice de I Gemelli, a animé avec brio ce duel qu’elle a également mis en espace. Le cadre a largement contribué à la réussite de la soirée : les proportions, la richesse et l’harmonie du décor du musée ont conféré à l’événement un écrin particulièrement prestigieux.
C’est en étudiant l’opéra Farnace de Vivaldi que Mathilde Étienne et son complice Emiliano Gonzalez Toro ont découvert qu’un même rôle pouvait être confié à des chanteurs aux tessitures différentes, parfois sans en modifier la tonalité. De cette observation est née l’idée d’une « battle » entre ténor et contre-ténor. Impossible de les départager : tous deux ont bouleversé par la beauté de leurs timbres et l’intensité de leur engagement. Emiliano Gonzalez Toro a séduit par son charisme et son sens du théâtre, porté par une voix de velours ; Jake Arditi a touché par une intensité émotionnelle d’une rare acuité.
Le programme, structuré en trois volets — Fureur, Loyauté et Soupirs — a enchaîné des airs emblématiques des opéras de Vivaldi (Farnace, L’Olimpiade, Griselda), avant de s’achever avec Orlando furioso dans une véritable pyrotechnie vocale. Les deux chanteurs y ont parfois partagé une même vocalise, dans un jeu de miroir fascinant : des techniques différentes, mais une égale intensité expressive, pour une performance envoûtante et littéralement à couper le souffle.

La nuit des virtuoses
La salle du One Monte-Carlo a servi d’écrin à un « concert aux bougies ». Près de deux cents chandelles — électriques, pour des raisons de sécurité — étaient alignées au bord de la scène. Le décor était planté : on aurait pu se croire dans un grand salon de la fin du XIXe siècle. Les dimensions de la salle sont idéales, même si les colonnades en faux marbre, les icônes dorées et la moquette évoquent davantage le cadre un peu kitsch d’un hôtel de luxe que l’intimité d’un salon romantique.
Le Printemps des Arts de Monte-Carlo a réuni pour l’occasion deux virtuoses remarquables : le pianiste Jean-Frédéric Neuburger et le violoniste Tedi Papavrami. Le programme alternait transcriptions pour piano d’œuvres pour violon seul et pièces originales.
Johannes Brahms a transcrit la célèbre Chaconne de la Partita n°2 en ré mineur de Johann Sebastian Bach pour piano à la main gauche, cherchant à en préserver au plus près la mécanique instrumentale. L’œuvre aurait été écrite pour Clara Schumann, alors empêchée de jouer de la main droite.
Neuburger a d’abord semblé contraint par une acoustique peu favorable — la moquette absorbant le son, le souffle de la climatisation troublant l’écoute — mais, peu à peu, il s’est affranchi de ces limites. Sa lecture s’est élevée progressivement jusqu’à atteindre une intensité rare, alliant clarté architecturale et profondeur expressive. Une interprétation d’une telle évidence musicale que la contrainte de la main gauche en est devenue presque imperceptible : un grand moment de musique pure.
Papavrami, quant à lui, est depuis longtemps associé aux Caprices de Niccolò Paganini. Ces pièces d’une difficulté redoutable trouvent en lui un interprète d’exception, capable d’en restituer toute la démesure technique — jusqu’à une virtuosité presque irréelle. Aurait-il, lui aussi, conclu un pacte avec le diable ? La question affleure, tant la maîtrise semble défier les lois de l’instrument. Le regard se fait presque soupçonneux : que cache-t-il sous la manche de son pull, semblable à une mitaine ? L’appui sous le bras dissimule-t-il un secret ? Et pourtant, rien que du travail, de l’intelligence instrumentale et une maîtrise absolue, qui rendent possibles bariolages, pizzicati de la main gauche et doubles harmoniques. L’évidence finit par s’imposer : on est simplement face à un immense violoniste.
Neuburger a prolongé ce dialogue avec les Études d’après Paganini de Robert Schumann puis de Franz Liszt. Là où le jeune Schumann est resté fidèle à l’original, Liszt, dans ses années de maturité, s’est approprié le matériau pour le transcender. Neuburger a affronté cette avalanche de notes avec une aisance impressionnante, dans une virtuosité qui n’a rien à envier à celle de son partenaire.
En seconde partie, Papavrami est revenu à Bach avec la Chaconne. Son approche a frappé par sa radicalité : quasi-absence de vibrato, refus des effets spectaculaires, abandon de certaines traditions interprétatives pourtant solidement établies. Tout est passé ici par le phrasé et la sonorité. Une lecture épurée, presque ascétique, qui a invité à une écoute renouvelée de l’œuvre.
L’idée de Bruno Mantovani de réunir les deux musiciens dans la Troisième Sonate de George Enescu s’est avérée particulièrement féconde. Pour la première fois réunis, ils ont immédiatement trouvé un terrain d’entente musical d’une grande intensité. Papavrami y a retrouvé quelque chose de ses racines balkaniques : son violon a chanté, tour à tour rugueux et aérien. Neuburger, de son côté, a déployé toute la palette dynamique du piano avec une sensibilité remarquable. Ensemble, ils ont exploré avec une grande complicité les changements de tempo, de couleurs et d’atmosphères. De cette rencontre est née une interprétation d’une beauté mystérieuse, profondément habitée, qui s’est imposée comme l’un des sommets du concert.
Auditorium Rainier III-Musée Océanographique Monaco-One Monte-Carlo, 12-13 et 14 mars 2026
Crédits photographiques: © Alice Blangero