Louise de Gustave Charpentier avec Elsa Dreisig

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Une prise de rôle : voilà une expression absolument bienvenue pour exprimer ce que nous avons vécu au spectacle de la  Louise  de Gustave Charpentier représentée au Théâtre de l’Archevêché à Aix-en-Provence.

D’ordinaire, cette expression signifie qu’un interprète « prend un rôle », le chante et le joue pour la première fois. Cette fois, il s’agit de la façon dont une interprète s’est emparée d’un rôle, l’a fait sien, s’est identifiée à lui, dans toutes ses réalités, qu’elles soient vocales ou scéniques.

Cette chanteuse, c’est Elsa Dreisig, littéralement devenue la Louise de Charpentier, dirigée par Giacomo Sagripanti et revisitée par Christof Loy. Quelle incarnation ! On ne l’oubliera pas. Comme d’ailleurs, on n’a pas oublié la Salomé, un tout autre personnage, qu’elle était en 2022 au même Festival.

Mais ce nécessaire coup de projecteur étant donné, reprenons les choses dans l’ordre. Louise est un opéra de Gustave Charpentier, créé en 1900 à l’Opéra-Comique de Paris, une œuvre qui résume sa postérité.

La jeune Louise travaille dans un atelier de couture ; elle vit encore chez ses parents. Une vie étouffante : elle est coincée entre l’affection accaparante de son père et l’agressivité jalouse de sa mère. Une vie sinistre. Mais voilà que surgit Julien, un jeune poète bohème extravagant. C’est le coup de foudre, et le déchirement entre le respect filial et l’amour. Louise finit par suivre Julien. Bonheur, mais… Sa mère vient lui annoncer que son père, désespéré de son départ, est profondément déprimé et très malade. Louise rentre à la maison. C’est l’enfer paternel et maternel conjugué. Elle s’en ira…

Pour Charpentier, cet opéra a été l’occasion de mettre en scène « le petit peuple » de Paris, dans l’effervescence de ses rues et de ses activités (un marché, un atelier de couture, une fête populaire, des types humains). C’est l’aspect naturaliste, vériste, de son œuvre. Il en fait aussi une ode à la liberté, particulièrement celle du choix de vie.  

Christof Loy, lui, adopte un autre point de vue, rétrospectif : il nous plonge dans les salles immenses (scénographie d’Etienne Pluss) d’une institution psychiatrique que fréquente désormais une Louise détruite par ce qu’elle a vécu, une Louise escortée par sa maman, « si attentive », n’est-ce pas. Une Louise qui va revivre les événements qui l’ont conduite là.

Le problème, indépendamment du fait que le procédé est plutôt « original banal », est que cela nous vaut une première partie de l’opéra absolument désincarnée, ce qui est plutôt dommage pour une œuvre réaliste, et qui nous prive des couleurs locales populaires parisiennes. On a vite compris la situation familiale inextricable de Louise et l’on s’ennuie. Tout change ensuite heureusement grâce aux très belles scènes de l’atelier de couture et du couronnement de Louise comme « muse de Montmartre ». La fin de l’œuvre s’impose, elle, par l’intensité des affrontements : étau possessif des parents, grands cris révoltés de Louise. 

Cette façon d’abord déréalisée de présenter cette réalité-là a des conséquences musicales : Giacomo Sagripanti, avec l’Orchestre et les Chœurs de l’Opéra de Lyon, peine au départ à nous intéresser aux développements d’une partition qui mérite mieux. Par la suite, en parallélisme avec un plateau plus animé, il rend grâce à cette musique. 

La distribution est abondante et de qualité : c’est un catalogue des métiers d’alors qui est représenté ; ce qui nous vaut de multiples interventions typées et bienvenues. Sophie Koch est la mère impitoyable si juste dans la sécheresse de ses apparences et de son chant. Nicolas Courjal est un père tout d’égoïsme sentimental abusif et de déchéance consécutive. A l’opposé, Adam Smith est un Julien de légèreté, d’inattendu, de force, de poésie, de tendresse.

Elsa Dreisig est Louise ! Dans l’accablement, dans le rêve, dans le bonheur de la révélation (quel splendide « Depuis le jour où je me suis donnée » !), dans les grands cris de révolte, dans l’affirmation de soi. Elle transcende son personnage, elle nous emporte avec elle. Il n’est donc pas certain que Christof Loy ait eu raison de prétendre que cette histoire l’a détruite…

Crédits photographiques :Monika Rittershaus

Aix-en-Provence, Théâtre de l'Archevéché, 9 juillet 2025

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