Nouvelle production de La Clémence de Titus à l'Opéra de Nice, sous les feux de la politique

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Après Rusalka et Juliette ou la clef des songes, l'Opéra de Nice présente une nouvelle production du duo Le Lab formé par Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil, ancrée dans la réalité et l'imaginaire locaux, à travers l'usage du reportage vidéo. Pour La Clémence de Titus, la politique s'invite dès le prologue aux allures de promotion des confessions de Vitellia, une repentie de la lutte pour le pouvoir auteure de Comment ne pas être première dame, dans une entretien avec une animatrice incarnée par l'interprète d'Annio. Si elle est extra-musicale, cette introduction présente le mérite d'éclairer tout le spectacle sous le regard d'une femme ambitieuse dont la partition de Mozart fait, plus encore que le rôle-titre, le véritable personnage central, sans avoir à interférer avec la continuité dramatique de l'opéra. 

Rythmé par une dialectique entre la poursuite filmée – réalisée par Pascal Boudet et montée par Timothée Buisson –  de Vitellia, plongée dans ses doutes et ses stratagèmes, en voiture officielle sur la promenade des Anglais, dans sa chambre au Negresco ou dans les salles d'office et d'apparat de la Villa Massena, et l'épure contemporain sur le plateau, réduite à quelques mobilier de meeting et panneaux de plexiglas, sous les lumières de Christophe Pitoiset, le spectacle multiplie les clins d'oeil savoureux à l'univers et aux icônes politiques des dernières décennies. Face à une Vitellia en tailleur Chanel à la Jackie Kennedy, Servilia, un temps proclamée épouse impériale, emmaillotée dans la bannière de la République, rappelle la Marianne de Brigitte Bardot. Dans un décor où domine la couleur bleue avec laquelle sont symbolisés les partis de droite, le slogan La Clémence Ensemble ressuscite la campagne de Nicolas Sarkozy, qui, à l'heure de ses condamnations judiciaires, conserve un sérieux capital de sympathie dans une région où le drapeau français est souvent celui de la préférence nationale. 

Au-delà de ce jeu avec les références – et parfois les réticences –  du public, la relecture de Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil éclaire surtout la psychologie des situations, et en premier lieu les ambiguïtés de Vitellia et de l'empereur. Les metteurs en scène se souviennent que Suétone décrivait la magnanimité de Titus, non comme un trait de caractère naturel, mais comme le fruit de sa mise à l'épreuve du pouvoir : le rideau tombe sur un souverain épuisé qui s'effondre sous le poids de la clémence.

Dans le rôle-titre, Enea Scala assume la vaillance d'un chant sensible aux ambivalences du personnage. La plénitude virtuose de son grand air « Se al impero » n'occulte pas une intelligence de la complexité expressive, portée à son acmé par Vitellia. Anaïs Constant maîtrise l'ensemble du spectre de la tessiture exigé par les constants revirements de l'avidité et de la vengeance, jusqu'à l'étourdissement de la désillusion du rondo « Non più di fiori », et impose une présence qui aimante l'ensemble du plateau, en symbiose avec le spectacle. Affublé de lunettes et d'un collier de barbe, Marion Lebègue affranchit Sesto des clichés vocaux androgynes, et souligne une fougue juvénile et tourmentée. Faustine de Monès séduit par son soprano fruité, par lequel se résume la fraîcheur de Servilia, aux côtés de l'Annio parfaitement équilibré de Coline Dutilleul, au mezzo clair et idiomatique. Sans avoir besoin de forcer, Gabriele Sagona condense l'autorité de l'état profond incarné par Publio.

Préparé par Giulio Magnanini, le Choeur de l'Opéra de Nice ne manque pas son emploi de jalon essentiel de l'ouvrage, et contribue à la rayonnante puissance dramatique des deux finales. Sous la direction à l'évidente efficacité de Kirill Karabits, l'Orchestre Philharmonique de Nice fait chatoyer la richesse du dernier opus lyrique de Mozart, à l'exemple des deux inoubliables solos de cor de basset, dans les véritables rondos concertants de Sesto et Vitellia. Même sans les instruments d'époque auxquels les oreilles d'aujourd'hui sont davantage accoutumés, on reconnaît l'inimitable sève de La Clémence de Titus que le duo Le Lab réussit à libérer des carcans du genre seria –  réinventés par Mozart. Le spectacle est coproduit avec Limoges, qui le présentera la saison prochaine.

Nice, Opéra, 1er Février 2026

Gilles Charlassier

Crédits photographiques : Julien Perrin

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