Orgue romantique allemand à Oslo : trois rares œuvres côtoient  la célèbre Sonate de Reubke

par

Friedrich Kühmstedt (1809-1858) : Fantasie opus 47 ; Grosse Sonate opus 49. Jan Albert Van Eyken (1823-1868) : Sonate Nr.2 opus 15. Julius Reubke (1834-1858) : OrgelSonate «Der 94. Psalm»Halgeir Schiager, orgue de l’église Sofienberg d’Oslo. Avril 2019. Livret en norvégien, anglais, allemand. TT 78’53. LAWO LWC 1205

Vous connaissez peut-être Halgeir Schiager par sa remarquable série consacrée à Petr Eben chez Hyperion (1996-2004). Ce nouveau CD « ambitionne de présenter des exemples des développements caractérisant la musique d’orgue allemande au milieu du XIXe siècle. Ce faisant, ça semble évident d’inclure la Sonate de Reubke, qui m’a accompagné toute ma vie d’organiste ».

Cette Sonate sur le Psaume 94, sous influence de la fantaisie lisztienne, écrite par un compositeur qui mourut de la tuberculose à vingt-quatre ans, reste un fer de lance du Romantisme germanique, dont la popularité ne s’est jamais démentie. En Europe et même aux États-Unis où Clarence Eddy (1851-1937), qui avait étudié à Berlin, instaura une tradition d’exécution qui a perduré, via Edwin Lemare. Puis via Edward Power Biggs et Virgil Fox qui furent parmi les premiers à enregistrer l’œuvre au complet, respectivement pour Columbia et RCA, au milieu des années 1950. La discographie s’honore de plus de 150 versions ! Certains organistes l’ont même gravée plusieurs fois : Simon Preston (à Westminster Abbey, en  1964 pour L’Oiseau-Lyre, en 1984 pour Deutsche Grammophon), Jean Guillou (live en 1978 à Saint-Sulpice, 1991 au CNSMDP, disponible chez le label Augure, et en 1987 pour Dorian à la New York Trinity Church, une des plus spectaculaires captations d’orgue jamais réalisées !) Pour entendre ce chef d’œuvre sur la facture anglaise, on consultera un ancien enregistrement (HMV, janvier 1970) par Roger Fisher, sur le Hill de la Cathédrale de Chester tout récemment rénové et que Maurice Duruflé avait inauguré après les travaux. Mystère, flamboyance, et… anches à forte pression pour implorer le châtiment divin.

Qu’en est-il ici à Oslo ? L’habileté de l’organiste n’est pas en cause, et en soi excède le 8/10 de notre évaluation. Mais son instrument, qu’on nous dit pourtant inspiré de Friederich Ladegast, manque un peu d’ampleur et de variété de timbre pour s’extraire d’une certaine rondeur mendelssohnienne. Le Grave introductif manifeste l’impatience larvée (les invocations mordues aux deux claviers) et l’étagement de nuances qu’on attend (mesure 49 à 4’20, le solo « Flöte oder Harmonika » en quadruple pianissimo). Les timbres paraissent toutefois assez prosaïques (la trompette de la mesure 81 à 6’23), les lisztiennes vagues d’arpèges en triolets peu enclines au mysticisme. Pour le nach und nach schneller (7’07), on sent peu monter la lame de fond vers l’Allegro con fuoco (7’41) censé asséner « Seigneur, combien de temps l'impie triomphera-t-il ? ». Le fff mesure 181 (10’23) s’oriente avec adresse mais sans la véhémence de versions plus électrisantes. 

« Dans la multitude des douleurs que j'avais dans mon cœur : tes consolations ont rafraîchi mon âme » : les réconforts de l’Adagio appellent un sens de la cantilène (mesure 243 « Oboe oder Geigenprinzipal ») qui chante ici par une jolie registration soliste (0’51), puis se décante au troisième clavier (2’05). Dans cette sérénité s’instillent néanmoins des rancœurs (Posaune à 2’28) sagement illustrées par Halgeir Schiager. Le tempo retenu s’accompagne de dégradés à la limite de l’impalpable (la transition vers le Lento à 4’28). Les crescendos et décrescendos sont finement observés et rendus, jusqu’au smorzando conclusif. La Fugue de la troisième partie, sur les paroles « Mais l'Éternel est mon refuge, et mon Dieu est la force de la confiance. Il leur rendra leur méchanceté, et il les détruira par leur propre malice », réclame une digitalité très sûre, que l’interprétation maîtrise sans toutefois atteindre l’urgence qui ferait crépiter la soif de vengeance. Là encore, on peut regretter que le fff de 376 (2’02) manque d’envergure. Les mordants en rythme pointé exigeraient une audace volontiers sulfureuse. La partition prévoit des anches en 32’ dont le pédalier de Sofienberg est dépourvu. Malgré sa puissance, le rauque Posaune à 2’37 n’endosse donc pas la profondeur requise, et ne saurait rivaliser avec la grondeuse élasticité du 32’ de Merseburg, où Reubke assura la première audition. De même, la clameur des iambes de la mesure 414 (3’22) aurait mérité une exaltation plus marquée. Le Più mosso de 3’58 vibrionne crescendo, sans faiblir, bouillonnant vers l’Allegro assaï (5’57) que l’organiste attise avec force et rage, paraphant l’obsécration de ces pages.

Se signe là une lecture dans un genre qu’on situerait entre romantisme affable et neutralité néoclassique. Et tributaire des limitations de l’instrument, dont la chaleur et la compacité ne prédisposent pas aux éclats vindicatifs de cet opus. Ce n’est pas à telle enseigne qu’on viendrait admirer grandeur et pugnacité, toutefois la haute tenue du propos convainc. Parmi les meilleurs témoignages au catalogue, on peut se fier à Günther Kaunzinger (à Waldsassen, Novalis, novembre 1999), intense et virtuose, sur une console spectaculaire aux ressources inépuisables. Ou Christian Schmitt au KKL de Lucerne (Ars Musici, juillet 2001), dans une veine analytique et tranchante, contrastée à la Murnau, où on lit la structure, les métamorphoses thématiques, comme dans un livre ouvert.

Le complément de programme recrute des œuvres bien plus rares, datant elles aussi de la décennie 1850. La seconde Sonate de Jan Albert Van Eyken vient de connaître un autre enregistrement, par Gerben Budding, dans un coffret dédié à l’histoire de la musique d’orgue néerlandaise (LG Organ Classic), rappelant les origines de ce compositeur qui quitta les Pays-Bas pour étudier à Leipzig et Dresde, nanti d’une recommandation de Felix Mendelssohn. La Fantasie et la Grosse Sonate de Friedrich Kühmstedt font quant à elles leur apparition dans la discographie, et exploitent les gammes dynamiques, la multiplication des registrations, préfigurant le style symphonique qu’Halgeir Schiager nous détaille dans plusieurs colonnes de son livret fort instruit.

Son :  8 – Livret :  9 – Répertoire :  10 (Reubke) & 8 – Interprétation : 8

Christophe Steyne

 

 

 

 

 

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