Quatuor Alban Berg, l’intégrale 

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Le Quatuor Alban Berg est, comme Herbert von Karajan, Leonard Bernstein, Maria Callas ou Glenn Gould, une légende de la musique classique, le seul groupe de musique de chambre connu, du temps de son activité, bien au-delà des cercles des mélomanes. Leurs enregistrements des quatuors de Beethoven, piliers indéboulonnables de la discographie, furent des best-sellers de l’histoire du disque classique avec plus d’un million d’exemplaires vendus dans le monde !  Warner rend un hommage au légendaire Quatuor en proposant un plantureux coffret qui reprend leurs enregistrements gravés pour les labels Teldec et Emi. En 62 CD et 8 DVD, ce pavé est une pierre angulaire de l’Histoire de l’interprétation

Fondé à Vienne en 1970 par de jeunes brillants musiciens -Günter Pichler et Klaus Maetlz au violon, Hatto Beyerle à l’alto et Valentin Erben au violoncelle- le Quatuor Alban Berg marquait déjà son temps par sa démarche : il se plaçait sous le nom d’Alban Berg, avec l’accord de sa veuve, symbole d’une volonté d’ouverture vers les modernités du XXe siècle. Mais surtout, il se voulait intégralement consacré à la musique de chambre à une époque où leurs confrères viennois partageaient leur temps entre les activités de quatuors et des postes fixes dans des grands orchestres. 

Ces quatre jeunes musiciens, déjà professeurs à la Hochschule de Vienne, étaient promis à une grande carrière à l’image de Günter Pichler, déjà violon solo du Philharmonique de Vienne à la demande d’Herbert von Karajan après avoir occupé le même poste au Wiener Symphoniker. Mais en 1969, à l’occasion d’une intégrale de la musique de la Seconde école de Vienne par le quatuor américain LaSalle, ces musiciens ont une révélation et ils décident de se consacrer exclusivement au quatuor. Une bourse du gouvernement autrichien leur permet de se rendre à Cincinnati pour se parfaire auprès des membres des LaSalle et en particulier avec Walter Levin, le premier violon. De retour en Autriche, le quatuor donne son premier concert à Vienne, au Konzerthaus, le 5 octobre 1971, dans un programme viennois : Haydn, Berg et Beethoven. De cette démarche naît également une éthique du métier : un nombre de concert volontairement restreint à soixante à quatre-vingt par année et un emploi du temps partagé entre l’enseignement et le travail de répétition du quatuor.       

En 1974, le quatuor signe un contrat d’enregistrement avec la firme Teldec qui leur permet d’enregistrer logiquement Alban Berg, mais aussi Haydn, Schubert, Mozart, Brahms, Dvořák ou Webern. Les années 1970 sont aussi le temps des changements dans l’équipe : Gerhard Schulz remplace Klaus Maetlz au pupitre de second violon et Thomas Kakuska intègre le pupitre d’alto en remplacement d’Hatto Beyerle. La fin des années 1970 est marquée par la signature d’un contrat d’exclusivité avec EMI dont le premier projet majeur est l'intégrale des quatuors de Beethoven, la première des deux menées par les Berg. Pourtant, intimidés, les Berg hésitaient à se lancer dans l’aventure, ne s’estimant pas assez matures. Günter Pichler explique que c’est leur professeur Norbert Brainin du quatuor Amadeus qui les convainquit de relever le défi. Acclamée à sa sortie, cette intégrale marqua son temps. Mais en 1989, le quatuor remet ses Beethoven sur le métier pour une nouvelle intégrale, enregistrée en concert dans la petite salle du Konzerthaus de Vienne pour les micros de EMI mais aussi pour les caméras vidéos. Cette fois, l’enregistrement se déroule sur dix jours et il est l’aboutissement d’un travail de deux ans qui s’illustra par une tournée mondiale. Ce nouvel essai s’impose également comme une immense référence. Entretemps, le quatuor s’est imposé comme une marque mondiale, acclamée à chaque concert, et qui ponctue les saisons des grandes salles par ses propres séries de concerts. 

Outre les deux intégrales Beethoven, l’un des autres axes du parcours de ce quatuor est la défense de la musique du XXe siècle. On retrouve les grands classiques de la modernité qu’ils soient viennois comme Berg et Webern ou autres comme Ravel, Debussy, Stravinsky, Janáček et Bartók. Mais il y a également la défense de la création avec des oeuvres commandées à des compositeurs stars comme Luciano Berio, Alfred Schnittke, Wolfgang Rihm, Witold Lutoslawski ou des créateurs moins connus à l’image de  Gottfried von Einem, Erich Urbanner ou Roman Haubenstock-Ramati. 

En 2005, le quatuor est marqué par le décès inopiné de Thomas Kakuska. Son élève Isabel Charisius lui succède à l’alto. Kakuska est honoré par un concert à sa mémoire donné au Konzerthaus de Vienne. Tout le gratin mondial de la musique classique est présent : Claudio Abbado, Simon Rattle, Thomas Quasthoff, Elisabeth Leonskaja et même l’Orchestre Philharmonique de Vienne. Mais en 2008, à l’initiative de Günter Pichler, le quatuor décide de mettre fin à ses activités : rare exemple d’un ensemble qui a arrêté au sommet de sa gloire. 

Le Quatuor Alban Berg se caractérise par une esthétique qui a fait sa légende et qui continue de se diffuser. Le Quatuor a beaucoup enseigné et ses anciens membres ne cessent de perpétuer cette tradition. D’excellents ensembles comme le Cuarteto Casals, le quatuor Artemis ou le quatuor Belcea, qui s’imposent comme les nouvelles références, furent leurs élèves. S’éloignant d’une tradition viennoise plutôt ronde de son et narrative dans son approche des oeuvres, les Berg imposent une concentration sur le texte qui met en avant la construction musicale de celles-ci. Tout au long de ce parcours discographique, on se plait à être attentif aux évolutions des lignes mélodiques et des caractéristiques des partitions. Ecouter les deux cycles beethovéniens nous renseigne ainsi au mieux sur l’art de ce compositeur car on s'immisce au plus près du génie du geste créatif ! Cette approche n’est jamais sèche ou aride, elle est certes intellectuelle mais, dans sa rigueur, elle magnifie Mozart ou Mendelssohn et surtout Haydn dont les quatuors n’ont jamais sonné avec autant d’évidence et d’impact. La concentration intense sur le texte musical débouche sur des Schubert qui sont des absolus de la discographie à l’image du Quintette en ut majeur avec le renfort d'Heinrich Schiff au violoncelle, si beau par la simplicité lumineuse. Les Berg arrivent également à tirer le meilleur de leurs rencontres musicales, que ce soit avec des pianistes comme Rudolf Buchbinder, Elisabeth Leonskaja, Alfred Brendel ou Philippe Entremont, une clarinettiste comme Sabine Meyer ou d’autres confrères instrumentistes à cordes qui les rejoignent pour d’autres oeuvres de musique de chambre comme les Sextuors de Brahms avec l’Amadeus Ensemble.     

La notice de présentation nous rappelle l’extrême exigence des musiciens envers eux-mêmes car, avant chaque concert, il passaient au moins une heure et demie à répéter le programme du soir, même si cette partition était le coeur de leur répertoire. Cette puissance de travail et cette absence de compromis débouchent sur un soin aux moindres détails et il suffit d’écouter l’album de valses des Strauss I et II et de Joseph Lanner pour percevoir en quoi cette rigueur absolue transcende la musique. Cette interprétation ne donne pas dans la bonhomie ou la nostalgie d’une Vienne rêvée mais le soin apporté aux moindres nuances du texte musical et aux moindres équilibres entre les pupitres renforce l’énergie pure et l'originalité de ces musiques qui se projettent déjà vers le XXe siècle : jamais les Strauss n’avaient autant regardé de l’avant. Cette puissance de concentration sied idéalement aux musiques du XXe siècle et en particulier à Berg, Webern et surtout Stravinsky et Bartók qui scintillent tels des joyaux travaillés par les meilleurs artisans. 

De ce parcours, il y a peut-être des rendez-vous moins marquants comme les quatuors de Ravel et Debussy, mais la pertinence du point de vue musical et de la qualité de jeu en font des jalons des plus intéressants. Il y a certes des manques, parfois étonnants comme les quatuors de Schumann ou de Schoenberg, ou peut-être moins surprenants comme les quatuors de Chostakovitch tant l’univers du Soviétique pouvait être éloigné de la sensibilité des Berg.  

Reprenant tous les enregistrements et additionnant les disques et les captations vidéos dont le film de Bruno Monsaingeon qui voit le quatuor enseigner le quatuor La Jeune fille et le mort de Franz Schubert aux jeunes musiciens du Quatuor Artemis, ce beau coffret est une immense référence et une pierre angulaire de toute discographie.     

A écouter : 

Alban Berg Quartet : the complete recordings. Oeuvres de Alban Berg, Joseph Haydn, Franz Schubert, Anton Webern, Roman Haubenstock-Ramati, Erich Urbanner, Antonin Dvořák, Johannes Brahms, Wolfgang Amadeus Mozart, Ludwig van Beethoven, Béla Bartók, Igor Stravinsky, Gottfried von Einem, Claude Debussy, Maurice Ravel, Robert Schumann, Bedřich Smetana, Wolfgang Rihm, Alfred Schnittke, Joseph Lanner, Johann Strauss I et II, Leoš Janáček,   Witold Lutoslawski, Luciano Berio, Roman Hoffstetter, Felix Mendelssohn, Astor Piazzolla, Eduardo Arolas, Juan Carlos Cobián, Julio de Caro, Kurt Schwertsik. Quatuor Alban Berg. Enregistré entre 1974 et 2003. Notice de présentation en : allemand, anglais et français. Référence : 01902953385170.

Crédits photographiques : Sabine Keck et Helge Strauss

Pierre-Jean Tribot

Günter Pichler, à propos du quatuor Alban Berg 

 

 

 

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