Réédition audiophile d’une probe Schéhérazade. Mais un Smetana très en verve !
Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) : Schéhérazade, suite symphonique Op. 35. Bedřich Smetana (1824-1884) : La Fiancé vendue [extraits]. Orchestre symphonique de Saint-Louis, direction : Jerzy Semkow, Walter Susskind. Janvier 1975, mai 1976, rééd. 2024. Livret en anglais. 67’27’’. VOX-NX-3043
Élève et assistant d’Ievgueni Mravinski à Leningrad, aguerri aux exigences chorégraphiques du théâtre Bolchoï de Moscou (1956-58) : on devine que Jerzy Semkow émargea à l’école de la rigueur. Ses affinités avec le répertoire russe se révèlent dans ses témoignages tant lyriques (Boris Godounov de Moussorgski, Prince Igor de Borodine, chez Emi) que symphoniques (Quatrième, Cinquième et Pathétique de Tchaïkovski, Le Divin poème de Scriabine, pour le label Polskie Nagrania). On notera aussi un Capriccio espagnol de Rimski-Korsakov au sein d’un vinyle hispanisant de 1964. Les débuts américains du chef polonais remontent à 1968 (Boston, mais il dirigea aussi trois autres des Big Five), avant de prendre en main l’orchestre de Saint-Louis en 1975, l’année de cette gravure de Schéhérazade.
De sa première parution à aujourd’hui, plusieurs commentateurs relevèrent les tempos distendus et la monotonie que dispense cet enregistrement de la luxuriante fresque orientaliste. Lecture émolliente et parfois ânonnée de La Mer et le Bateau de Sinbad, un Récit du prince Kalender plus décortiqué que suggestif (malgré la netteté structurelle que la baguette accorde aux péripéties), une évocation élégante et châtiée du Jeune prince et la jeune princesse (là encore mieux caractérisée dans la marche centrale) : la dimension descriptive cède à une narration claire mais distanciée, qui surplombe et ennoblit l’imagerie de ces contes des Mille et une nuits. On y retrouve la placidité d’un Bernard Haitink (Philips, 1972) mais sans les couleurs charnues du London Philharmonic, on y retrouve l’intelligence épurée d’Hans Schmidt-Isserstedt à Hambourg (Telefunken, 1959), l’impavide et virile dignité d’Issay Dobrowen avec le Philharmonia (Columbia, 1952), lui aussi assez lent, mais d’une autre poigne dramatique.
Quoique, soyons juste, Jerzy Semkow parvient à une tangible intensité dans la Fête à Bagdad, dont il discipline les tumultes par un geste prompt mais lucide, sans concession au pittoresque. L’énergique transition conduit cependant à un naufrage du vaisseau que neutralise le détachement émotionnel. Au sein de l’innombrable discographie de cet opus, le retour de cette vision classiciste et ataraxique risque peu de susciter l’enthousiasme mais sa probité ne saurait être récusée. Quelques apathies, quelques atonies n’évincent pas la perception d’une indéniable profondeur poétique. Non une version tête de gondole, certes, mais un standard de bon aloi, que l’audiophile remastering de Naxos permet de redécouvrir dans d’optimales conditions sonores.
Autre latitude folklorique avec le complément de programme : quatre extraits de La Fiancée vendue, qui figuraient initialement sur la quatrième face d’un double vinyle essentiellement consacré à Ma Patrie du même Smetana, dont nous avions commenté la réédition. Pour l’Ouverture, d’autres baguettes (Fritz Reiner à Chicago, George Szell à Cleveland…) poussèrent plus loin la virtuosité. La vélocité de la phalange du Missouri ne démérite aucunement. Et Walter Susskind sait lui insuffler une énergie, une vivacité de trait revigorantes. L’entrain, les subtiles fluctuations agogiques dessinent une Polka, un Furiant dont l’idiome mitteleuropa est parfaitement restitué par le maestro tchèque. Une Danse des comédiens enivrante à souhaits referme cette brillante salve. Respiration drue, saveurs piquantes, précision au millimètre : on se croirait à Prague admirer la Česká filharmonie de la grande époque !
Christophe Steyne
Son : 8,5 – Livret : 8,5 – Répertoire : 8-10 – Interprétation : 7 à 9,5 (Smetana)