Subtile interprétation de pages pour violon et orchestre de Vieuxtemps

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Henri Vieuxtemps (1820-1881) : Fantaisie « Souvenir de Russie » opus 21 ; Old England opus 42 ; Duo brillant opus 39 ; Andante et Rondo opus 29 ; Variations sur un thème de Il Pirata de Bellini opus 6 ; Hommage à Paganini opus 9. Reto Kuppel, violon. Kirill Bogatyrev, violoncelle. Marcus Bosch, Orchestre philharmonique du Qatar. Février-mars 2019. Livret en anglais et allemand. TT 65’55. Naxos 8.573993

Depuis le 78 tours, les concertos de Vieuxtemps connurent leur heure de gloire avec Jascha Heifetz (le 4 avec John Barbirolli en 1935, le 5 avec Malcolm Sargent en 1947 puis 1961) mais pour autant n’ont jamais déserté la discographie comme le montrent, pour l’opus 31, les enregistrements de Zino Francescatti (Ormandy, CBS) jusqu’au récent disque de Hilary Hahn (avec Paavo Järvi, DG). C’est surtout le cinquième qui est resté le plus fréquenté : Pinchas Zukerman (avec Charles Mackerras, CBS), Kyung-Wha Chung (Lawrence Foster, Decca), Isabelle van Keulen (Colin Davis, Philips), Viktoria Mullova (Neville Marriner, Philips), Shlomo Mintz (Zubin Mehta, DG)… Depuis Heifetz, quelques grands archets ont même gravé les 4 et 5, parmi lesquels Arthur Grumiaux (Manuel Rosenthal, Philips) et Itzhak Perlman (Daniel Barenboim, Emi).

En revanche, les œuvres concertantes ici abordées sont moins connues, mais révèlent la flamboyante technique du compositeur dont nous célébrons le bicentenaire de la naissance. Il ne vécut pas vieux, mais sa précoce carrière, bien remplie et couverte d’honneur, se déploya sur un demi-siècle. Le livret (complet, documenté et intéressant, mais espérons que vous avez une loupe sous la main) retrace la biographie. Né près de Liège, il commence ses études à Bruxelles, et se produit à Paris avant de souffler ses dix bougies. Tournées en Autriche, en Allemagne, il rencontre Louis Spohr, entend Fidelio, joue au Musikverein de Vienne le Concerto de Beethoven (lui valant l’éloge de Schumann), en écrit un, s’émerveille de Paganini à Londres : il n’avait pas encore quinze ans ! Première tournée en Amérique, puis il se marie et rejoint la Cour de Saint Pétersbourg, lié par un contrat de six ans qui l’autorise toutefois à sillonner l’Europe pendant ses congés. Retour en Belgique, puis il s’installe pour une décennie près de Francfort/Main. Nouvelle tournée transatlantique en 1857, épuisante, il se fait applaudir presque tous les jours. Un troisième séjour américain en 1870 lui permet de fuir la guerre franco-prussienne ; là encore les salles l’entendent quasi quotidiennement. Il accepte des fonctions d’enseignement au Conservatoire de Bruxelles. Eugène Ysaÿe (qui portera le Guarnerius du maître lors du cortège de funérailles en grande pompe dans la ville natale de Verviers) et Jenő Hubay comptent parmi ses élèves. Lors d’un concert à Paris en 1873, un accident vasculaire cérébral handicape son bras droit. Il doit peu à peu renoncer à sa carrière, à donner des leçons. Pour atténuer le mal, on lui conseille de gagner un pays chaud. Il rejoint la banlieue d’Alger où une quatrième attaque lui sera fatale en juin 1881.

À la démonstrativité d’un Paganini qu’il vénérait, et qu’il fit prospérer par un arsenal de virtuosités, Vieuxtemps ajouta une conception formelle propre au symphonisme romantique. Ce qui n’exclut pas un art de vignettiste tel qu’il apparait dans cet album, et qui reflète ses voyages. La Fantaisie « Souvenir de Russie » se rappelle ses récents séjours en 1837 et 1839 dans l’Empire de Nicolas Premier. Elle s’inspire d’airs de l’opéra Askol’dova mogila d’Alexey Verstovsky, créé au Théâtre Bolchoï en 1835. Le Caprice en majeur Old England puise à des mélodies anglaises des XVIe et XVIIe Siècles (The Oak and the Ash, Sally in our Alley, The Country Lass, et le célèbre British Grenadiers, ici escorté par la caisse claire). Le Duo brillant fut joué par Vieuxtemps et le violoncelliste Adrien-François Servais. Une sorte de concerto tripartite à deux solistes qui, dit-on, suggéra le Doppelkonzert de Brahms. Il est ici servi avec Kirill Bogatyrev, soliste de l’orchestre qatari quasiment depuis sa fondation en 2008. Exercice de jeunesse publié en 1837, l’Air varié opus 6 brode sur un air d'Il Pirata que Bellini avait écrit dix ans auparavant. Jeu en octave, alternance de traits d’archets et pizzicati, harmoniques scintillantes, vélocité ostentatoire : Hommage à Paganini rend justice aux diableries du dédicataire. 

Konzertmeister au Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks pendant une vingtaine d’années, professeur à Nuremberg, Reto Kuppel a déjà brillé dans des partitions solistes de Vieuxtemps mais aussi de Ferdinand David (chez Naxos). Il aborde ces œuvres avec l’assurance technique nécessaire et se distingue par sa finesse, sa subtilité, ses couleurs exquises (les bariolages de l’opus 9, entre 5’17-5’58). Le plaisir de faire revivre ces gourmandises est manifeste, mais de là à être contagieux, il manquerait peut-être un surcroît de vitalité et d’apparat que la prise de son ne conduit certes pas à exhiber. Inauguré par Lorin Maazel en octobre 2008, le Philharmonique du Qatar ambitionne de diffuser au Moyen-Orient le répertoire d’orchestre, occidental et arabe. Ce CD contribue à lui assurer une audience internationale, sous la baguette de Marcus Bosch qui obtient une palette délicate, à la faveur d’un doux et suggestif accompagnement. Globalement, l’interprétation, conforme à une certaine élégance de la tradition franco-belge, séduit. La restitution ne laisse à désirer qu’un relief, un charisme qui soulèveraient un complet enthousiasme.

Christophe Steyne

Son : 8 – Livret : 9 – Répertoire : 8 – Interprétation : 8

 

 

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