El Cimarrón de Henze à Aix : un formidable coup de poing humaniste et libertaire
Peu à peu, la personnalité d’Hans Werner Henze se décante : celle d’un partisan fanatique mais non partisan de la modernité qui use de tous les modes d’expression pour servir sa démarche : celle d’un foi libertarienne sincère et profonde qui dénonce les idées reçues et déteste tous les autoritarismes. Durant les années 1969 et 70, il est fasciné par Cuba et sa volonté d’indépendantisme anticapitaliste mais il ne suit toutefois pas Fidel Castro dans son désir de soumettre à sa volonté la création artistique. Il prend alors parti pour la libération du poète Heberto Pedrilla, ce qui lui vaut une interdiction de séjour. Entretemps il s’est montré fasciné par la Biographia de un cimarrón de Miguel Barnet qui raconte la vie et les combats d’un ancien esclave échappé, Esteban Montejo, alors âgé de 104 ans. Le « marron » désigne un animal domestique retourné à l’état sauvage. Par extension « cimarrón » décrit un esclave en fuite qui se réfugie dans des lieux inaccessibles.
Et ce sont les multiples péripéties de cette existence passionnée que Henze va nous raconter sur base d’une adaptation de Hans Magnus Enzensberger. Doit-on parler de livret pour un texte qui donne naissance selon l’expression de Henze à un récital pour quatre musiciens. Nous sommes donc bel et bien transportés au cœur d’une expérience de théâtre musical dont la complicité créative unit un chanteur-acteur, baryton-basse (Iván García), une flûtiste (Daniel Shao), un guitariste (Jean-Marc Zvellenreuther) et un percussionniste (Min-Tâm Nguyen). Ces quatre-là vont s’engouffrer dans la mise en place d’un récit aux multiples péripéties avec, tout au long des quinze brefs chapitres qui composent l’œuvre, un sens ahurissant des atmosphères fortes et variées. Iván García joue dans son rôle intensément vécu de tous les registres (du chant lyrique au « sprechgesang » en passant par les cris, le falsetto, les chuintements et sifflements et intonations microtonales) qui collent littéralement au récit, parfois au sein de la même phrase. La performance du baryton basse vénézuélien qui remplace Eric Greene initialement prévu, nous vaut d’entendre l’œuvre dans sa version espagnole originale qui renforce encore l’authenticité du propos.