« Farsa » ou « Burletta », la tonicité des œuvres comiques en un acte de Rossini est irrésistible
A côté d’une reconstitution musicalement exemplaire du « Siège de Corinthe », le Rossini Opera Festival avait visé un survol de l’univers de la « farsa » en un acte, véritable laboratoire des effets possibles de Rossini, réunis dans des partitions souvent conçues en un temps record. Rossini en écrira cinq pour le San Moise de Venise. Son impresario Antonio Cera commande dès 1810 (Rossini a 18 ans) « La cambale di matrimonio ». Fort d’un succès réel mais éphémère, il crée en janvier 1812 « L’inganno felice » qui connaît un vrai triomphe. Cera lui commande alors trois « farse » pour l’année en cours. En fait de janvier 1812 à février 1813, c’est tout bonnement six opéras que doit écrire le jeune maestro : les trois « farse », « Ciro in Babilonia » pour Ferrare en mars, « La pietra del paragone » pour la Scala de Milan le 26.9 et « Tancrède » le 6 février 1813 pour la Fenice de Venise.
C’est dire que la composition des « farse » fut parfois bousculée : il a eu moins de deux mois pour peaufiner sa « Scala di seta » mais suite au retards pris à Milan devra boucler « L’occasione fa il ladro » en 11 jours. Il n’en parvient pas moins à jeter les bases du genre avec une délicieuse ingéniosité : une introduction en forme de mise en condition pose l’action, au milieu, un ensemble central porte le conflit à son point d’incandescence et un finale enlevé sert d’heureuse conclusion. Entretemps, les partenaires pourront accumuler jeux et conflits dans des climats très variés souvent symbolisés dans les grands airs confiés à chaque protagoniste selon son rang dans la distribution.
« La scala di seta » : un enchevêtrement de situations dignes de Feydeau
Chaque soir à minuit, Giulia lance une échelle de soie de son balcon pour permettre à son mari Dorvil de la rejoindre (mariage autorisé par sa tante à l’insu de son oncle tuteur). Mais voilà que ce dernier attend l’arrivée de Blansac à qui il compte marier sa nièce. Celle-ci manigance de l’unir à sa cousine un peu revêche Lucilla. Les entrelacs des personnages se déroulent ensuite dans un tempo enlevé et débouchent sur une de ces scènes de folie dont Rossini sera friand pour décrire le désarroi de situations inextricables. Le serviteur Germano met alors au courant Lucilla et Blansac du stratagème. Celle-ci tout comme Germano se cachent dans la chambre pour épier les événements. Tour à tour, Dorvil et Blansac montent l’échelle mais doivent rapidement se cacher suite aux arrivées successives car c’est bien un troisième larron qui apparait en haut de l’échelle : l’oncle Dormont qui a saisi le procédé. Il découvre alors un à un tout ce petit monde et, forcé de reconnaître l’accord de sa sœur, consent au mariage de sa nièce et, dans la foulée, donne Lucilla Blansac qui n’attendait que cela. Et tout ce petit monde se retrouve devant le chef pour un pétaradant finale de la réconciliation.

« L’occasione fa il ladrone » : un jeu de dupes inspiré du « Jeu de l’amour et du hasard »
Le comte Alberto et Don Parmenione se croisent dans une auberge en plein orage. En partant, le serviteur d’Alberto emporte par erreur la valise de Parmenione. Avec l’aide de son serviteur Martino, ce dernier force la valise abandonnée et découvre qu’Alberto est route pour épouser une riche héritière qu’il ne connait pas. Qu’importe Parmenione se substituera à lui : « L’occasione fa il ladrone ». De son côté, celle-ci, Berenice veut expérimenter son intérêt pour l’homme qu’on lui promet et demande à sa suivante, Ernestina d’échanger leur rôle et leurs vêtements. L’arrivée des deux prétendants et leurs échanges faussés par les changements de personnes provoque un incroyable imbroglio qui explose dans un pétillant quintette. Coincé, Parmenione déclare sa véritable identité et sa mission de retrouver la sœur perdue d’un ami qui n’est autre qu’ … Ernestina ! Réconciliation générale et finale enlevé ;
Une concentration musicale du traitement de l’action
L’accumulation des péripéties en un bref cours de temps exige une grande variété de styles de la part du compositeur. Dans la « Scala di seta », Rossini joue à fond la carte de la bouffonnerie et le rythme est échevelé. Dans « l’occasione fa il ladro », le périple sentimental est beaucoup plus raffiné et le compositeur s’adapte aux affects de chacun avec une rare distinction qui nous vaut des moments d’une belle tendresse. Certes chaque personnage a son grand air, parfois à paillettes, mais ceux-ci sont conçus comme l’expression pertinente de leur sensibilité. Avec pour effet que cette « vis comica » s’exprime avec une réelle humanité.
Des mises en scène où le décor joue un rôle clé
Pas facile de raconter en restant crédible de pareils élucubrations. Les deux metteurs en scène ont joué avec une extrême habilité de leur décor. Dans l’« Occasione », Jean-Pierre Ponnelle, qui est son propre (et génial) décorateur transforme l’action en un conte dont Martino, le serviteur de Parmenione, est le deus ex machina : ce dernier transporte donc dès le début de l’ouverture au milieu de la scène une grosse valise qu’il ouvre pour en faire sortir l’un après l’autre tous les personnages de la pièce, suivis de tous les éléments des décors (toiles peintes et charpentes) construits en direct sur scène. Le spectateur se retrouve donc face à un théâtre dans le théâtre, où les protagonistes vont pouvoir donner libre cours à l’expression de leurs sentiments les plus variés. Et cela fonctionne avec un bel à-propos qui permet à chacun de révéler sa réelle personnalité. Dans l’alignement final, les chanteurs sont réunis autour de Martino qui s’est assis dans la valise du début ouverte à nouveau au milieu de la scène. Le rêve peut s’estomper, la réalité est revenue.
Dans « La scala di seta », la verticalité de l’échelle de soie et l’horizontalité de l’appartement de Giulia posent un problème visuel. Le décorateur Paolo Fantin le résoud en recouvrant le sol de l’appartement de Giulia d’un plan détaillé qui se reflète dans un grand miroir qui nous nous décrit l’action vue d’en haut . Le dispositif révèle alors une double dimension dont le metteur en scène Damiano Michieletto use avec habilité pour nous donner une lecture à plusieurs dimensions de l’action qui se prolonge par un effet d’optique dans l’échelle réellement pendue au balcon. Les machinistes profitent de l’ouverture pour mettre en place tous les éléments du décor. L’action peut alors débuter et elle ne déparera pas de son rythme effréné, diaboliquement soutenu par la direction du jeune Ivan Lopez-Reynoso.
Des distributions engagées
Une fois de plus, plutôt que d’attirer des vedettes sans surprise, le festival a choisi de puiser dans ses propres ressources. Les deux chefs ont en effet un lien historique avec Pesaro :Lopez-Reynoso est un ancien élève des master classes de Zedda et Alessandro Bonato a été très présent à Pesaro de 2019 à 2021. Au niveau vocal, l’Accademia demeure un vivier essentiel : les six protagonistes de « L’occasione » en sortent et quatre sur six dans « La scala di seta .Maria Gaudenza est une toute jeune soprano originaire de la ville voisine de Cattolica : elle signe pour ses débuts une incarnation très contrastée de Lucilla, une nièce faussement prude qui révélera un sacré tempérament. Vocalement, comme dans Le siège de Corinthe », les dames dominent la distribution : dans un mélange de tendresse, de maturité et de roublardise pour la Berenice de Damiana Mizzi, avec un abattement plus résolu pour la Giulia d’Hasmik Torosyan. Chez les hommes, on salue dans l’ «Occasione » la fière allure du Comte d’Alberto de Manuel Amati confronté à l’exubérance envahissante du Parmenione de Matteo Mancini. Même contraste dans « La scala » entre la détermination rusée du Dorvil d’Alasdair Kent, parfois moins à l’aise dans certains aigus et la faconde survoltée du Blansac qui en fait des tonnes de Iuril Samoilov. Le Germano de Paolo Bordogna est un cas à part : acteur comique aux multiples facettes, il éblouit à chacune de ses apparitions, faisant facilement oublié un timbre assez ingrat et souvent forcé. Mais le personnage, lui, est parfaitement crédible.
Telle est donc la saison 2026 de Pesaro : une volonté de saisir deux moments de la création rossinienne : la faconde ses « farse » de jeunesse et sa création du grand opéra historique à la française. Musicalement, la démonstration est péremptoire d’autant plus que, dans le genre comique, la programmation nous a permis de revoir deux production phare dans un genre léger pris au sérieux : le chef d’œuvre historique de Jean-Pierre Ponnelle qui a près de 40 ans et la production ébouriffante de Michieletto de 2011 que l’on a pu voir à l’Opéra de Liège en mars 2016. Rossini n’a décidément pas fini de nous étonner.
Pesaro, Rossini Opera Festival
Crédits photographiques : Rossini Opera Festival