Le Festival de Pesaro fête le 200e anniversaire de la création du « Siège de Corinthe »
C’est le 6 octobre 1826 que fut créé à l’Académie Royale de Musique « Le Siège de Corinthe ». Le Rossini Opera Festival célèbre l’occasion en reprenant l’œuvre dans son édition critique de Damien Colas Gallet, une reconstitution qui fut une réelle aventure. Fin 1825, on annonce à Paris que Rossini prépare son premier opéra en français, une adaptation de son « Maometto secundo », produit initialement pour le San Carlo de Naples. Très vite, il apparaît que le compositeur ne sera pas prêt à temps pour une première en décembre. On annonce alors qu’il y a substitué un second projet intitulé Le Siège de Corinthe dont l’action a été déplacée du siège d’une colonie vénitienne par les Turcs vers celui d’une ville grecque dans la foulée de la prise de Constantinople. Le délai permet au compositeur de faire référence indirectement à la guerre d’indépendance de la Grèce qui amasse de larges soutiens à travers l’Europe continentale. Bien plus, la prophétie de Heroes à la fin de l’opéra d’une renaissance après des siècles d’esclavage de la Grèce héroïque de Marathon et des Thermopyles revêt soudainement une actualité cruciale dans un éveil du nationalisme en Europe.
Une reconstitution minutieuse
L’opéra de Rossini connut de nombreuses reprises, comportant souvent maints arrangements en sorte que sa forme originale fut complètement perdue (c’est une version hétéroclite qui fut à la base de l’enregistrement de Thomas Schippers avec Beverly Sills en 1974). Ajoutons à cela qu’aucune édition complète ne nous soit parvenue et que les auteurs de l’édition critique ont du repartir des parties singulières des chanteurs et instrumentistes ainsi que de copies partielles disséminées entre bibliothèques et collections privées pour reconstituer le modèle original. Cette édition critique ne fut présentée à Pesaro qu’en 2017 dans la production de la Fura dels Baus (disponible en DVD chez Cmajor) et c’est elle qui est à la base de la production de 2026.

Une grande richesse dramatique
La partition est remarquablement construite, Rossini parvenant à utiliser toutes les ficelles d’un métier accompli pour donner à sa partition l’allure d’un grand opéra historique, comme Paris va les aimer, où il parvient à intégrer le sens des récitatifs, hérité de la tragédie lyrique de Gluck. L’œuvre abonde en grand moments dramatiques, les finales de nombreuses scènes (comme la première de l’acte I) prenant l’allure de finales d’actes. On reste alors subjugué par l’habilité avec laquelle Rossini fait usage de ses superbes crescendi, fréquents dans ses opéras légers, pour leur donner l’allure singulière de puissantes scènes dramatiques : des moments où le Coro del Teatro Ventidio Basso et l’orchestre du Comunale de Bologne se couvrent de gloire sous la direction attentive de Carlo Rizzi.
Une mise en scène inutilement complexe
On sera plus sceptique sur les éléments scéniques où les idées, parfois saugrenues dans leur souci d’innovations systématiques (c’est un de ses péchés mignons au fil de ses productions, notamment à la Scala de Milan de Davide Livermore) se bousculent dans un enchevêtrement malvenu. Pourquoi habiller les Turcs de stricts costumes blancs très gentry 20e siècle et les Grecs des péplums traditionnels tout aussi blancs ? Pourquoi avoir actualisé le comportement des Turcs, notamment par un recours intempestif et finalement agaçant aux téléphones portables et prises des selfies ? Et pourquoi cette manie malvenue de donner l’impression que les impitoyables guerriers des deux camps sont de prétentieux fumeurs ? Le tout donne une dimension désordonnée aux scènes de confrontation. Pour le reste, les protagonistes déambulent dans un amas de palissades, de tours secrètes où s’accumulent des monceaux de déchets dans des sacs en plastique qui envahissent de plus en plus le plateau au fil de l’action comme si le metteur en scène voulait en faire les dénonciateurs d’un désastre écologique. Avec pour effet final que le spectateur ne s’y retrouve pas vraiment dans cet amas de références surchargées.
Heureusement au milieu de ce foutoir envahissant, une arcade s’ouvre sur de belles projections vidéo qui illustrent fort justement l’action réelle, les espoirs des protagonistes, leurs sentiments variés et donnent une belle lisibilité au récit global.
Des danseurs omniprésents zèbrent l’espace de leurs déplacements précipités, imprimant à l’action un rythme essoufflant. Leur véritable ballet du 2e acte fournit en contraste une belle évocation du désarroi de l’héroïne Pamyra, tiraillée entre son amour pour Almanzor (en fait Mahomet II) et sa fidélité à ses racines grecques.
Une impressionnante distribution vocale
La soirée s’impose surtout par la redoutable efficacité de sa distribution vocale, un domaine où le Festival a eu la bonne idée de puiser dans ses ressources propres : sur les huit rôles que comporte la distribution, six, dont presque tous les rôles majeurs, sont confiés à des anciens membres de l’Accademia Rossiniana. Et l’occasion est bonne de constater que ces jeunes chanteurs ont fait du chemin : la vigueur énergique du Cléomène de Matteo Roma, la sobriété hiératique du grand-prêtre Heroes de Simon Orfila qui tient à bout de bras l’avant-dernière scène, la virtuosité habitée du Néoclès de Maxim Moronov en imposent. Mais la palme revient sans conteste à la Pamyra de Vasilia Berzhanskaya. La soprano russe, qui vient chaque année à Pesaro depuis 2021, dresse un portrait incroyablement varié de l’héroïne centrale, tour à tour tendre et effarouchée, amante ardente et patriote engagée avec une émission vocale d’une totale plénitude tout au long de la tessiture d’un rôle particulièrement exigeant : l’aigu est scintillant, le grave obsédant, le medium envoutant. Face à elle le Mohamet II d’Adrian Sempetrean a lui aussi fière allure et sa prononciation française est remarquable. Mais jusque dans les petits rôles (l’Omar de Giuseppe De Luca, l’Adraste de Tianxuefei Sun, l’Ismène de Anna-Doris Capitelli), tous ont le même souci de servir l’art rossinien avec un engagement résolu qui fait mouche à tout coup et qui vaut à ce spectacle de s’imposer par la vigueur de son engagement musical. Une belle occasion de savourer l’incroyable métier d’un Rossini qui devient un maître de l’opéra français. Un projet parfaitement en ligne avec la dimension patrimoniale du Festival de Pesaro.
Pesaro, Rossini Opera Festival, Auditorium Scavolini
Crédits photographiques : Rossini Opera Festival

