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L’Avare de Gasparini à l’Athénée : un héritage de Molière revisité avec liberté

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Créé au Teatro Sant’Angelo de Venise en 1720, L’Avare de Francesco Gasparini (1661-1727), sur un livret d’Antonio Salvi (1664-1724) d’après Molière (1622-1673), a été ressuscité en mars dernier par Vincent Dumestre et Le Poème Harmonique au Théâtre de Caen. Conçu en trois intermèdes, l’ouvrage offre un contrepoint bienvenu à l’opera seria.

Dans l’écrin intimiste du Théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet, cette recréation s’impose comme une proposition à la fois cohérente et réjouissante. Sans chercher à restituer fidèlement la dramaturgie de Molière, l’adaptation de 1720 en conserve l’esprit, distillant des échos reconnaissables tout en assumant une forme resserrée (1h20), propre à l’intermezzo. Cette liberté nourrit une lecture vive et pleinement théâtrale.

Une mise en scène claire et animée

La réussite du spectacle repose d’abord sur la lisibilité de sa mise en scène. Théophile Gasselin privilégie une approche fluide et rythmée, fondée sur une direction d’acteurs précise. Les gestes sont nets, les interactions constamment vivantes, et l’on perçoit à chaque instant un esprit de troupe qui irrigue l’ensemble. Avec des moyens volontairement mesurés, l’esthétique se révèle pleinement assumée : les couleurs patinées du décor de Louise Caron, les costumes délicatement fantaisistes d’Alain Blanchot et les lumières nuancées de Christophe Naillet composent un XVIIIe siècle à la fois évocateur et ludique.

Une adaptation musicale vivante et inventive

Un des éléments scéniques les plus marquants réside dans la présence du Le Poème Harmonique sur scène. Installés côté cour, les musiciens, d’abord dissimulés derrière le rideau faisant partie du décor, apparaissent ensuite costumés et maquillés. Sous la direction de Vincent Dumestre, ils deviennent de véritables partenaires du jeu théâtral. Quelques chansons populaires et improvisations, en interaction avec les protagonistes, rappellent l’origine de l’œuvre et apportent une respiration organique particulièrement séduisante. Dumestre enrichit également la partition par de brèves citations telles que la Marche turque du Bourgeois gentilhomme de Lully et « Agitata da due venti » de Antonio Vivaldi, tiré de Griselda, intégrées avec humour à la situation. L’interprétation, à la fois rigoureuse et inventive, met en valeur la vivacité d’une musique qui, sans prétendre au statut de chef-d’œuvre, révèle une réelle efficacité dramatique.

Reprise de L’uomo femina à Rouen : le fragile renversement des genres

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L’Opéra Orchestre Normandie Rouen a repris, en deux représentations, L’uomo femina de Baldassare Galuppi, recréé il y a un an à l’Opéra de Dijon, puis présenté à Caen et à Versailles. Agnès Jaoui signe la mise en scène de cet opéra ressuscité par Vincent Dumestre.

Retrouvée en 2006 dans la bibliothèque du Palais d’Ajuda à Lisbonne, la partition déploie une intrigue singulière : sur une île gouvernée par une femme, deux naufragés sont recueillis par deux guerrières, qui s’éprennent aussitôt d’eux. Leur reine, Cretidea, se laisse elle aussi séduire par l’un des étrangers, causant le bouleversement d’un ordre établi depuis toujours.

Entre baroque et classicisme

La musique de Galuppi navigue entre le baroque et le classicisme. À certains moments, l’aria da capo cède la place à des mélodies soutenues par une basse d’Alberti, ou à des ensembles vocaux annonçant Mozart, comme le sextuor final de l’acte I. Ailleurs, récitatifs et airs à la basse continue rappellent Vivaldi, avec qui le compositeur partageait alors une popularité. Tout au long de l’opéra, ce mélange de ces deux styles se retrouve fréquemment. Ainsi, le recitativo secco de Roberto accompagné de deux théorbes est suivi d’un air d’un style très mozartien (acte I). À l’acte II, des harmonies étrangement dissonantes s’insèrent dans un air, toujours confié à Roberto. Faut-il y voir la volonté de représenter un homme issu d’un monde inconnu, où deux cultures se mêlent, ou simplement l’ouverture du compositeur à une autre écriture ? La question reste ouverte.

Un baroque d’aujourd’hui ?

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Pygmalion de Jean-Philippe Rameau et L’Amour et Psyché de Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, dirigés par Emmanuelle Haïm et mis en scène par Robyn Orlin.  

Choisir Robyn Orlin comme metteure en scène, c’était espérer qu’une contemporanéité interpellante se conjugue avec des œuvres absolument typiques de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Le résultat escompté : un baroque d’aujourd’hui. 

Une attente d’abord plutôt déçue avec Pygmalion dont la lecture révèle vite une conformité à « l’air du temps ». On se souviendra que le sculpteur tombe éperdument amoureux de la statue qu’il a conçue, au détriment de sa relation avec son amie Céphise. Amour s’en mêle pour que tout finisse bien. Une bonne idée scénique est celle de la création de la statue par un empilement d’images arrêtées de corps, projeté sur une immense toile. Mais le reste est convenu, comme l’évocation du snobisme mondain d’une soirée de vernissage, ou faussement innovateur avec ce Pygmalion narcissique vite attiré par d’autres conquêtes possibles. D’autre part, la chorégraphie -que l’on attendait- ne se déploie guère, condamnant les protagonistes à quelques gestes ressassés. Il est vrai que cette œuvre, si belle dans sa partition -et à laquelle rendent justice solistes et orchestre- est difficile à mettre en scène. Sa seule action est : « la statue se met en mouvement ».

Pygmalion et L’Amour et Psyché dans une diversité culturelle multi-couleurs

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Pygmalion de Jean-Philippe Rameau, acte de ballet, associé à L’Amour et Psyché, 3e entrée des Fêtes de Paphos, ballet héroïque de Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, pour un spectacle en coproduction Opéra de Dijon, Opéra de Lille, Les Théâtres de la Ville de Luxembourg et Théâtre de Caen, est un choix soigneusement arrêté par Emmanuelle Haïm. Après avoir fait tour de plusieurs idées, comme l’Anacréon de Rameau, d’autres Pygmalion tel celui De La Barre, ou faire précéder Pygmalion d’une partie construite autour d’airs de cour du XVIIe siècle, elle a opté pour le thème de l’amour, narcissique ou jaloux, créatif ou destructif, exprimé dans ces deux pièces.