Pygmalion et L’Amour et Psyché dans une diversité culturelle multi-couleurs

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Pygmalion de Jean-Philippe Rameau, acte de ballet, associé à L’Amour et Psyché, 3e entrée des Fêtes de Paphos, ballet héroïque de Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, pour un spectacle en coproduction Opéra de Dijon, Opéra de Lille, Les Théâtres de la Ville de Luxembourg et Théâtre de Caen, est un choix soigneusement arrêté par Emmanuelle Haïm. Après avoir fait tour de plusieurs idées, comme l’Anacréon de Rameau, d’autres Pygmalion tel celui De La Barre, ou faire précéder Pygmalion d’une partie construite autour d’airs de cour du XVIIe siècle, elle a opté pour le thème de l’amour, narcissique ou jaloux, créatif ou destructif, exprimé dans ces deux pièces.

Trois chanteuses partagent chacune deux rôles dans les deux œuvres : Samantha Louis-Jean pour Céphise et Vénus, Armelle Khourdoïan pour L’Amour et Amour, et Magali Léger pour La Statue et Psyché. Cela confère une continuité aux propos, comme deux courts-métrages sur le même thème dans une même soirée de cinéma. Cinéma, d’autant que la mise en scène et la chorégraphie de Robyn Orlin servent de vidéos en temps réel comme élément essentiel du spectacle. Dans Pygmalion, des figures superposées de modèles, projetées sur un large voile noir suspendu, font office des créations du sculpteur, ces images étant réalisées parfois par des procédés proches du cubisme pour montrer différentes facettes de visage, de corps, de membres… Dans L’Amour et Psyché, deux « plateaux » avec caméras sont installés sur les deux côtés de la scène ; le côté jardin est réservé aux chanteurs et le côté cour, aux danseurs qui sont les doubles des chanteurs. Au milieu, un immense écran, sur lequel on voit des images provenant de ces deux plateaux et montées en temps réel de façon souvent kitsch. Avec le dédoublement de chaque personnage par des danseurs d’origines très différentes, par « l’idée d’apporter une forme de diversité multiculturelle dans une esthétique baroque forcément très européenne », Robyn Orlin exprime le désir « d’amener le baroque dans notre présent », ce qui est fort judicieux et appréciable. Avant tout, le baroque a toujours favorisé l’introduction d’« autres mondes » selon les actualités, telles que la turquerie et la chinoiserie, même si cela restait purement imaginaire. Dans le cas de cette production, si cette idée ne dérange pas, la danse impulsive, les deux plateaux l’un face à l’autre, ainsi que les vidéos omniprésentes et extrêmement mouvantes viennent disperser notre attention à la musique qui, quant à elle, suit une règle de composition bien ordonnée. Le tournage et la projection simultanée de certaines séquences, montrant la cheffe, l’orchestre et les chanteurs en gros plan, ne sont pas dépourvus d’intérêt (c’est même amusant de les voir ainsi) mais, encore une fois, ces images attirent trop et la musique a tendance à être reléguée au deuxième ou troisième plan. Et c’est dommage !

La direction d’Emmanuelle Haïm déborde d’énergie, et les musiciens du Concert d'Astrée lui répondent avec élan, quitte à laisser l’homogénéité derrière eux. La subtilité n’est pas vraiment au rendez-vous non plus, mais la musique parle d’elle-même comme composant du spectacle. Chez les chanteurs, deux voix masculines -Reinoud Van Mechelen en Pygmalion et Victor Sicard en Tisiphone- sont les meilleures de la représentation du dimanche 20 janvier. Tous les deux ont une intonation juste dans chaque air, élégant, violent ou affligé, avec une projection qui correspond tout à fait à la salle, et une diction agréable et naturelle. En revanche, les trois voix féminines étaient quelque peu décevantes, surtout parce que leurs discours musicaux ne sont pas aussi clairs que chez leurs collègues. Chacune a tendance à forcer quelque chose à un moment à un autre, le volume, la déclamation, le timbre ou la couleur, ou encore la caractérisation de la voix liée au personnage… Le regret est d’autant plus grand qu'on apprécie leur belle couleur vocale, bien personnelle, dont elles auraient pu tirer davantage de profit…

À la fin du spectacle, notre impression de « soirée de cours métrages » est justifié : le générique défile sur l’écran, exactement comme à la fin d’un film !

Victoria Okada

Opéra de Lille, 20 janvier 2019.

Crédit photographique : Simon Gosselin

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