Un Cosi de vif-argent !

par https://simonsezpizza.com/

Il est rare d'assister à une représentation d'opéra dont on sort entièrement heureux. Ce fut le cas avec cette reprise de la production de Cosi fan tutte de Mozart mise en scène par Guy Joosten, créée en 1997. Il n'y avait rien à redire, tant du côté scénique que musical. Le rideau, tiré par Despina, s'ouvre sur une scène bien éclairée, et un décor passe-partout, mille fois employé : un vestibule d'hôtel, avec porte tournante, réception, petit salon et bar. Il y a même un piano. Nos deux officiers, en uniforme, discourent avec un Don Alfonso en chemise blanche. Quant aux deux soeurs, elles seront habillées en jolies robes 1920. Tout ce petit monde discute ferme, tout en buvant pas mal, pour la plus grande joie du barman-réceptionniste, qui inscrit les consommations sur la note. Commence alors l'action trépidante, qui ne se relâchera qu'au tableau final. Tout au long de ces deux actes (le spectacle dure 3h 40 tout de même), le spectateur ne s'ennuyera pas une seconde, au contraire, il sera rivé à son fauteuil, comme dans une comédie de boulevard. Les portes claquent, et les figurants (le personnel, des touristes) entrent et sortent sans arrêt.  Les six rôles sont chacun parfaitement caractérisés, et évoluent tous de manière indépendante. Guy Joosten fait ici preuve d'une maîtrise extraordinaire de la direction d'acteurs, bien plus que dans son Don Giovanni de l'an dernier. C'est un plaisir de suivre chaque personnage, dessiné finement, et avec beaucoup de drôlerie. Car on rit beaucoup dans cette production : la verve théâtrale l'emporte, la farce primant sur le drame (si drame il y a, ici). Quelques exemples ? Au premier acte, le trio dansé des trois hommes, ou le "suicide" des officiers, avalant du... tabasco, sont très amusants. Au second acte, où le décor est inversé, bar à gauche, réception à droite, car la situation a changé, les deux soeurs simulent une mini-corrida entre elles et les deux hommes déclament leur amour sous forme de récital avec piano. Tout est tout le temps surprenant, vivant. Jusqu'au finale, où, après le sextuor devant le rideau, une explosion (une étoile ?) envoie tous les solistes figés dans l'éternité. Je n'ai jamais vu mise en scène aussi virevoltante, aussi éblouissante, d'un opéra à l'action pourtant peu spectaculaire. C'est du tout grand art, et Guy Joosten mérite un immense coup de chapeau ! Il est aidé par six solistes de toute première force, qu'il dirige avec minutie et affection, et qui les lui rendent bien. En outre, ce  sont tous des chanteurs de première force, dont l’entente parfaitement réglée se sublime dans les nombreux duos et ensembles, essentiels dans cette partition subtile. Dès son air d'entrée Smanie implacabili, Maria Kataeva révèle un tempérament de feu en Dorabella, qu'elle cultivera tout au long de l'opéra. Et quel beau timbre profond ! La soprano roumaine Cristina Pasaroiu a recueilli un immense succès dans son interprétation de Fiordiligi : j'ai rarement entendu un Come scoglio aussi brillant, et un Per pièta aussi tendre. Une vraie falcon, qui chante d'ailleurs Rachel et Valentine. La charmante Aylin Sezer, déjà entendue dans Elektra et Khovantschina, est une valeur montante de l'Opera Vlaanderen : sa Despina respirait l'aisance et la joie. Sébastien Droy prit une peu de temps pour s'affirmer dans Ferrando, mais s'épanouit dans un Un' aura amorosa intensément lyrique. Riccardo Novaro, lui, imposa son tempérament direct, Guglielmo gouailleur et jovial, évoquant Hermann Prey, grand tenant du rôle. Plus discret  comme il se doit, le Don Alfonso d'Umberto Chiummo, à la voix claire,  ne tirait pas les ficelles du jeu, mais observait finement, et laissait faire... l'école des amants. A ce niveau d'excellence, l'orchestre de l'Opera Vlaanderen semblait "mesmérisé", galvanisé même par le chef Umberto Benedetti Michelangeli (neveu d'Arturo), et a livré une prestation musicale de bout en bout précise et raffinée, remarquée dès l'ouverture. Bravo, entre autres, au basson et aux cors, qui se sont surpassés. Je le disais au début de cette chronique, rencontrer en une soirée un tel bonheur  scénique et musical  est rare : c'était un Cosi parfait !
Bruno Peeters
Opera Vlaanderen, Anvers, le 16 décembre 2014

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