Un ‘Eugène Onéguine’ de qualité au Grand-Théâtre de Genève
Après le misérable ‘Rigoletto’ d’ouverture de saison, le Grand-Théâtre de Genève fait à nouveau appel à Robert Carsen pour le chef-d’œuvre de Tchaikovsky. Reprenant la production du Met immortalisée par le DVD, le metteur en scène recourt aux éclairages conçus par Jean Kalman et Christine Binder pour suggérer un climat automnal nimbant de feuilles mortes le cadre scénique dépouillé et les costumes sobres imaginés par Michael Levine. La fête chez Mme Larina se déroule dans un alignement de simples chaises, le bal chez le Prince Grémine, au milieu de quelques fauteuils cossus. Un bleu glacial plombe la scène du duel, tandis que les tons grisâtres accusent la vacuité du dernier tableau. Sous la baguette de Mikhail Jurowski, le Chœur du Grand-Théâtre (préparé par Alan Woodbridge) et l’Orchestre de la Suisse Romande apparaissent bien ternes au premier acte puis finissent par retrouver un certain lustre. Pour une fois, sur scène, les voix masculines s’imposent au premier plan, à commencer par le Lensky du ténor lituanien Edgaras Montvidas, cultivant les finesses de phrasé pour dégager la poésie mélancolique de son personnage. Face à lui. Michael Nagy a l’autorité distante d’un Onéguine qui succombera ensuite sous le poids du désarroi, quand Vitaly Kovalyov a la noblesse de ligne du Prince Grémine. Au niveau de la distribution féminine, la Tatiana de Maya Kovalevska n’a guère de rayonnement, tant vocalement que théâtralement : elle ne sait se départir de la timidité de la campagnarde, alors que la passion devrait lacérer son être ou que son statut social la fait accéder au rang de princesse. Par contre, Irina Shishkova personnifie une Olga écervelée qui comprend trop tard l’enjeu de sa coquetterie, tancée par une Mme Larina à l’aplomb incontestable, campée par Doris Lamprecht. Stefania Toczyska et Raul Gimenez touchent un public finalement conquis par leur composition de Filippievna et de M. Triquet.
Paul-André Demierre
Genève, Grand Théâtre, le 9 octobre 2014