Félicien David intime

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Félicien DAVID (1810-1876)
Mélodies
Tassis CHRISTOYANNIS (baryton), Thanassis APOLOSTOPOULOS (piano)
2014-DDD-72'-Textes de présentation en français et en anglais-chanté en français-Aparté Palazzetto Bru Zane AP086

Il y a cinq ans, qui connaissait Félicien David ? Les pointus férus d'histoire de la musique le classaient comme contemporain mineur de Berlioz, et les férus d'orientalisme le saluaient de loin comme l'inventeur du genre avec son ode symphonie Le Désert de 1844. Il existait de cette oeuvre un enregistrement plutôt confidentiel, paru chez Capriccio en 1991. Ah oui, Naxos avait publié deux trios en 1993. Et c'était à peu près tout. Et voici que depuis deux ou trois ans, sans anniversaire particulier pourtant, Félicien David nous revient. On a donné le grand opéra Herculanum à Versailles, l'opéra-comique Le Saphir à Paris, l'ode symphonie Christophe Colomb ou la Découverte du Nouveau Monde à La Côte-Saint-André (qui sera rejoué ce 11 décembre à la Bijloke, de Gand) : les enregistrements sont prévus. Le fameux Désert a connu un franc succès au concert à La Villette l'an dernier, avec promesse de CD. Naxos a enregistré Lalla-Roukh, perle de l'opéra-comique français. Enfin, on commence à bien explorer la musique de chambre, assez abondante : les trois trios, les quatre quatuors à cordes et des extraits de l’ensemble de quintettes à cordes Les Quatre Saisons ont fait l'objet de parutions récentes. Pour compléter cette magnifique résurrection, manquaient, entre autres, les mélodies : voici la lacune comblée. Ecrites dans les années 1840, elles illustrent bien la passage progressif de la "romance" à la Boieldieu à la véritable mélodie française qu'un Gounod portera à la perfection, en attendant Saint-Saëns ou Fauré. Dès Le Nuage, ces accents nouveaux nous frappent, ainsi que ce jaillissement mélodique, tout à fait digne de Berlioz. Et surtout cette simplicité apparente, cette écriture fluide et aisée, qui se souvient de Schubert et annonce directement Gounod (Fleur du bonheur, Reviens, Le Pêcheur à sa nacelle). Parfois plus énergique, David évoque alors Saint-Saëns, dans un style ballade des plus réussis comme dans la joyeuse Saltarelle ou dans En chemin, si entraînant. Atypique, la mélodie intitulée L'Océan tranche par sa violence : voilà un tableau romantique de la Nature, une apostrophe impétueuse à la mer impitoyable. Mais David ne serait pas David si l'exotisme ne pointait quelquefois à l'horizon : voici Le Bédouin ou surtout Le Tchibouk avec ses vocalises orientalisantes sur le mot "paradis" et ses rythmes arabes. Il faut admirer le talent des interprètes, dévoués en entier à la défense de ce répertoire méconnu. Un baryton rompu à la musique française - quel joli legato ! -, sans accent, et un parfait accompagnateur, qui rend en outre toute leur saveur aux nombreuses ritournelles. Non, Félicien David n'est pas un petit maître de second rayon, sans véritable importance. À chaque genre abordé, il a apporté sa pierre, soit en innovant (l'exotisme), soit en lui donnant un nouveau souffle (l'opéra-comique), soit en renforçant un répertoire (la musique de chambre), soit en annonçant la maturité d'un genre appelé à illustrer l'âme de son pays (la mélodie). Ce CD, lui aussi, est une pierre dans le jardin désormais bien fleuri de Félicien David, musicien romantique français.
Bruno Peeters

Son 9 - Livret 9 - Répertoire 9 - Interprétation 10

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