Un « Macbeth » suffocant à l’Opéra de Wallonie-Liège

par

Avec Macbeth, Verdi signe sa première rencontre avec Shakespeare et c'est d'emblée un chef-d'œuvre. Le compositeur italien excelle en effet à donner le grand souffle qu'exige ce drame puissant tout en signant une caractérisation pointue des protagonistes. Il montre aussi une rare habileté à donner à chaque scène son juste climat dramatique, passant ainsi des bacchanales affolantes des sorcières aux grandes scènes d'ensemble à la cour et aux moments de trouble intime des deux époux. Et ici, c'est clairement Lady Macbeth qui mène le jeu : elle aspire au pouvoir et pousse son époux à tuer le roi et à se protéger par le meurtre de ses contestataires potentiels. Cette morgue convaincante ne l'empêche pas de délirer en plein banquet du couronnement, ni de sombrer à la fin dans un somnambulisme qui prédit déjà sa fin prochaine.

C'est dire si le rôle est central dans la distribution vocale de la soirée, la cantatrice passant par d'audacieux sauts de tessiture qu'Ewa Płonka maîtrise avec une ardeur redoutable : aigus cinglants (parfois criards au début), médiums imposants (toujours contrôlés) dans ses désirs de pouvoir, rondeur âpre de ses ébats amoureux où elle domine allégrement un Macbeth éperdu, plongée hallucinée dans l'inconscient du Brindisi et abandon fatal de la scène de somnambulisme. Arrogante à ses débuts, la soprano américano-polonaise impose un sentiment humain ravageur au fil du récit et sombre dans un néant assouvi à la fin du drame. Le timbre épouse ces sensations très diverses avec des bonheurs variés mais avec un instinct dramatique qui s'impose de bout en bout. Une sacrée performance à côté de laquelle les autres intervenants savent rester à leur place. Un mélange de volonté de puissance et de contrition mal gérée chez le Macbeth engagé et torturé de Luca Micheletti, une gravité inquiète qui se mue en douleur quand il sent venir la trahison de Macbeth qui le fait assassiner chez le Banquo de Gianluca Buratto, la juvénilité émue de Matteo Desole dans le Macduff à l'évocation de sa famille assassinée.

Orchestre, chœur et danseurs omniprésents

Mais au-delà des solistes, c'est l'autorité de l'orchestre et des chœurs, dans des interventions très variées qui, chaque fois, imposent le juste climat, qui donne à la représentation un tonus inexorable. Un travail minutieux, savamment préparé par le chef Giampaolo Bisanti et le chef de chœur Denis Segond, qui permet un naturel immédiat dans le fil de la représentation. Excellente idée aussi de Stefano Pace d'avoir imposé l'exécution de l'essentiel de la musique de ballet, souvent omise (le jeune Verdi conçoit en effet son ballet comme un élément essentiel de la représentation, loin des ballets de circonstance qu'il écrira plus tard pour répondre aux exigences de l'Opéra de Paris). Ces scènes dansées s'intègrent ici avec une rage vorace aux imprécations des sorcières, renforçant le côté halluciné de leurs interventions.

Une vision scénique très unitaire à travers une caractérisation pointue

Pour Stefano Poda, assisté par Paolo Giani Cei, Macbeth est un drame sur l'appétit de pouvoir, les pulsions qui le provoquent et les horreurs qui le matérialisent. Une course folle qui ne peut finir que dans l'anéantissement. Un large triangle en forme de lame fatale, enserré dans un grand cercle blanc, symbolise ce parcours inexorable. Il revient régulièrement s'imprégner dans le décor : un immense labyrinthe d'escaliers verticaux, à travers des murs constitués de corps pétrifiés, forme les limites infranchissables d'un parcours maudit. L'action se déroule sous le poids d'un incontestable destin. Une immense masse de pierre sert de stèle fatale au trône du roi : Duncan, le Roi assassiné, et Macbeth, le félon abattu.

Restent les sorcières, leur cratère bouillonnant, leurs harpies suspendues aux cintres et leurs danses terrifiantes. Un cadre monstrueusement irréel, environnement saisissant pour accueillir le défilé des images des derniers rois sortis du cratère fumant.

Une extrême unité relie les parties musicales et scéniques dans un spectacle d'une grande cohérence, qui saisit le public (passionné) à bras-le-corps et fait presque peur dans sa puissance évocatrice des aléas du pouvoir malfaisant. L'actualité du spectacle en devient alors flagrante, sans qu'il soit besoin de montrer des kalachnikovs ! C'est dans de tels moments que des œuvres éternelles viennent éclairer notre quotidien.

Liège, Théâtre Royal, 18 septembre 2026

Crédits photographiques : J Berger / ORW Liège

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.