Une excitante et spectaculaire intégrale des sonates Mozart par Kristian Bezuidenhout

par

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Intégrale des Sonates ; Variations K. 179, 180, 264, 265, 352, 353, 354, 398, 455, 500, 573, 613 ; Suite K. 399 (complété par R. Levin) ; Fantaisies K. 396 (complétée par M. Stadler), 397 et 475  ; Rondos K. 485 et 511 ; Préludes K. 284A et 624/626a ; Prélude et Fugue K. 394 ; Adagios K.  Anh. 206a [A 65] et 540 ; Allegros K. 312 et 400 (complétés par R. Levin) ; Menuetto K. 355 ; Gigue K. 574 ; Romance K. Anh. 205 ; Marche K. 453a. Kristian Bezuidenhout, pianoforte. 2009-2014. 10h51’. Livret en anglais, en français et en allemand. 1 CD harmonia mundi HMX 2904007.15.

Cette intégrale des Sonates de Mozart par Kristian Bezuidenhout est publiée au même moment que celle des Concertos par Ronald Brautigam avec la Kölner Akademie dirigée par Michael Alexander Willens, avec laquelle elle a plusieurs points communs : dans les deux cas, il s’agit d’une compilation de volumes parus séparément ces dernières années (ici, de 2009 à 2014) ; les pianofortes sont, à de rares exceptions près, tous du facteur tchèque Paul McNulty, réalisés d’après des instruments du Viennois Anton Walter (ici, la seule exception est pour le premier CD, avec un pianoforte de l’Anglais Derek Adlam, également d’après Anton Walter ; à noter que, malheureusement, rien n’est dit sur ces magnifiques instruments, ce qui est d’autant plus dommage que Kristian Bezuidenhout en obtient des sonorités dont on se demande par moments s’il n’a pas à sa disposition un outil technique particulier) ; et les excellents textes de présentation sont tous du musicologue anglais John Irving (à ne pas confondre avec le célèbre écrivain américain), et sont les mêmes que ceux des volumes séparés (sauf qu’ici un long texte de l’interprète est ajouté).

Dans ce texte, outre la genèse de ce coffret et son amour pour la musique de Mozart qu’il doit au film Amadeus, Kristian Bezuidenhout explique en quoi la découverte d’enregistrements sur pianos historiques l’a fasciné : « Ces interprétations avaient de l’élégance et du raffinement à profusion, c’était un fait, mais aussi de la passion, du drame, et une certaine férocité, ce qui était entièrement nouveau pour moi. » On retrouve indubitablement toutes ces qualités dans son jeu, avec cette sonorité « à la fois délicate, argentée et transparente, mais aussi vigoureuse et corsée » qui l’a émerveillé la première fois qu’il a eu l’occasion de jouer sur un pianoforte. Et c’est à notre tour d’être fasciné, même en connaissant déjà certaines des interprétations qui l’ont inspiré. 

Kristian Bezuidenhout explique aussi comment il a tenu à ce que « l’auditeur soit séduit dès les dix premières secondes par une sonorité chaude, radieuse, lumineuse », exploitant au mieux l’« acoustique luxueuse des studios AIR ». Et en effet, le résultat est loin de ce que nous entendons souvent. Nul doute que cela devrait séduire nombre d’auditeurs réfractaires aux enregistrements des œuvres de Mozart sur pianoforte aux ambiances moins confortables, moins flatteuses. Mais il est possible que d’autres regrettent quelque chose d’un peu forcé, qui peut sembler manquer très légèrement de spontanéité et de naturel. Quoi qu’il en soit, tout cela est absolument épatant. Kristian Bezuidenhout nous tient en haleine en permanence, et l’on est en admiration constante devant tant d’inventivité.

Dans chaque volume, il y a deux sonates, complétées par d’autres œuvres pour clavier. Les variations y sont en très bonne place, puisqu’elles y sont presque toutes. En effet, si l’on excepte deux pièces de jeunesse (les K. 24 et 25, sur des thèmes hollandais, qui sont d'un intérêt assez limité), ainsi que deux pièces liées à d’autres œuvres de Mozart (d’après la Sonate pour violon et clavier K. 547 et d’après le Quintette avec clarinette K. 581), il ne manque que deux cycles : les K. 466, qui sont sans doute en effet moins originales que les autres ; et les K. 500, qui auraient eu toute leur place ici. Si l’on considère que deux mouvements des sonates (le dernier de la K. 284, et le premier de la K. 331, qui sont, et de très loin, les deux plus longs de toutes les sonates) sont aussi des variations, l’on s’aperçoit que cette forme occupe presque un tiers du coffret. Et c’est heureux, car assurément Kristian Bezuidenhout y excelle, avec sa faculté de caractériser chaque variation, sa palette de couleurs et d’atmosphères semblant inépuisable.

Les sonates sont en revanche toutes présentes, avec bien entendu les mêmes qualités d’interprétation. La lisibilité du jeu n’est jamais prise en défaut. Les ornements, en particulier, impressionnent de précision. À noter que, par exemple dans les reprises, il en fait usage de manière très inégale : très peu dans certaines, quand dans d’autres il nous rappelle quel improvisateur de génie était Mozart. Cela participe de cette sensation d’imprévisibilité, tellement dans le caractère de Mozart. Nous finissons par comprendre en quoi le film de Milos Forman a pu marquer Kristian Bezuidenhout ; nous y retrouvons la même impertinence, le même fantasque, mais aussi la même sensibilité, qui peut même laisser place à la tendresse.

Et puis, il y a dans ce coffret nombre de pièces isolées, parmi lesquelles plusieurs que Mozart avait laissées inachevées et que le musicologue et pianiste Robert Levin, éminent connaisseur du compositeur, a terminées. Le livret ne précisant pas où s’est arrêté la composition il y a plus de deux siècles et où commence le travail plus contemporain, l’auditeur pourra s’amuser à le deviner. Il serait assez étonnant qu’il y parvienne...

La construction de chaque volume obéit à une volonté de varier les couleurs avec le plus de diversité possible. De fait, tout au long de ces presque onze heures d’enregistrement, nous sommes tout à fait à l’abri de la routine, de l’ennui et de la répétition. À l’exception de certains enchaînements de tonalités entre deux œuvres, parfois surprenants, tout cela est fort bien pensé. Un petit regret toutefois : les trois préludes modulants K. 284a qui sont joués ensemble alors qu’ils étaient prévus par Mozart pour, justement, relier certaines tonalités (ut majeur à si bémol majeur, si bémol majeur à mi bémol majeur, et mi bémol majeur à ut mineur). De même le K. 624/626a, qui permet de passer de fa majeur à ut majeur, et qui commence le dernier CD, sans donc prendre la suite d’une œuvre en fa majeur (mais qui est, pour le coup, bien suivi d’une œuvre en ut majeur). Il eût été assez excitant de les replacer dans le contexte voulu par Mozart.

Les quelques réserves émises sont aussi minimes que subjectives. Nous tenons là un coffret absolument formidable, qui ne peut que susciter l’admiration.

Son : 10 – Livret : 10 – Répertoire : 10 – Interprétation : 10

Pierre Carrive

 

 

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