Dossier Sibelius (II) : une oeuvre contrastée

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Suite de notre évocation de Jean Sibelius sous la plume d'Harry Halbreich avec un panorama de son oeuvre hors de son corpus des symphonies.

Sibelius n’a écrit qu’un seul concerto immensément populaire, pour son propre instrument, le violon, et c’est un quasi chef-d’œuvre au seuil de la maturité (1903-1904), dont le vaste premier mouvement est sans doute le plus parfait et plus pleinement original que les deux suivants. Mais on a grand tort d’ignorer les Six Humoresques pour violon et (petit) orchestre (1917-1918), véritables joyaux d’une virtuosité étincelante, dans le style de la haute maturité sibélienne, et non loin desquelles on situera les deux Sérénades de 1912-1913, de même formation.

Il y a ensuite une bonne douzaine de partitions de musique de scène (Sibelius ne composa qu’un bref opéra de jeunesse d’importance secondaire, essai sans lendemain), parmi lesquelles on pourra négliger Kuolema (La Mort) qui contient l’illustre Valse Triste, pour s’attacher plutôt aux pages délicates de Pelléas et Mélisande (1905), pièce de Maeterlinck que le compositeur a donc illustré après Fauré, Debussy et... Schönberg !, ou du Cygne Blanc de Strindberg (1907), mais surtout la très importante partition pour La Tempête de Shakespeare (1925), fruit de la suprême maturité sibélienne (entre la Septième Symphonie et Tapiola), plus d’une heure de musique dont le stupéfiant Prélude, entièrement atonal, d’une puissance titanesque.

Il ne saurait être question de citer ici les innombrables cantates, pas toutes patriotiques, avec orchestre ou a cappella, en grande partie pour chœurs d’hommes, mais on ne saurait oublier qu’il existe des orchestrations originales d’une douzaine des plus grandes mélodies de Sibelius. C’est un domaine où il a été particulièrement fécond, avec une bonne centaine de pièces, en grande majorité sur paroles suédoises (sa langue maternelle) bien que Luonnotar, déjà cité, soit en finnois. Des pages comme Jubal et Theodora (op.35), comme les Deux mélodies d’après Shakespeare (op. 60) et peut-être par-dessus tout comme les trois premières de l’opus 38 Höstkväll (Soir d’automne), Pa verandat vid havet (Sur un balcon au-dessus de la mer) et I Natten (Dans la Nuit) comptent au nombre des plus hautes inspirations de Sibelius et des chefs-d’œuvre de tout l’art vocal.

Longtemps négligée, voire méprisée, l’abondante production pianistique de Sibelius, due en grande partie à des préoccupations alimentaires, bien que rarement attrayante pour les pianistes, contient elle aussi quelques chefs-d’œuvre, comme les Trois Sonatines et les deux Rondinos (1912) datant de l’époque “expérimentale” de la Quatrième Symphonie, et les énigmatiques 5 Esquisses op. 114 (1929), les dernières de toutes, publiées en 1973 seulement, prémonitions frustrantes de l’inaccessible Huitième Symphonie...

Sibelius, on le sait trop peu, n’a composé pratiquement que de la musique de chambre avant Kullervo, soit jusqu’en 1891, et il y en a beaucoup, dont déjà des œuvres aussi accomplies que le Quatuor à cordes en la mineur, le deuxième des quatre qu’il écrivit (1889). Parmi les nombreuses pages pour violon et piano, aussi “alimentaires” que celles pour piano seul, se détache la délicate Sonatine op. 80 de 1915, contemporaine de la Cinquième Symphonie, bientôt des Humoresques. Mais le chef-d’œuvre solitaire de la musique de chambre sibélienne, c’est le Quatuor à cordes en ré mineur op. 56, dit “Voces intimae” (1909), l’égal des plus grands du début du 20e siècle, annonciateur de la Quatrième Symphonie (peut-être conçue à l’origine comme un quatuor elle aussi !). Quel dommage que Sibelius ne nous ait pas laissé l’équivalent de Beethoven dans ce domaine. Mais il semble qu’au 20e siècle, très peu de compositeurs (Chostakovitch, Martinu...) aient pu mener de front la Symphonie et le Quatuor...

Avant de prendre congé de Sibelius, consolons-nous un peu en savourant un délicat joyau pour petit orchestre à cordes que j’ai oublié de vous citer : la suite Rakastava (1912, remaniement d’un cycle choral très antérieur).

Harry Halbreich

Crédits photographiques : Akseli Gallen-Kallela

https://www.crescendo-magazine.be/dossier-sibelius-i-les-symphonies/

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