A Genève, un Gala Offenbach pétillant
Depuis la saison 2024-2025, le Service Culturel Migros a développé un nouveau concept, Classics 180, où l’un des artistes figurant au programme prend la peine de présenter l’œuvre qu’il va interpréter.
Marc Minkowski se plie à cette règle et se fait fort d’analyser chaque page du Concert Offenbach qu’il propose avec son ensemble des Musiciens du Louvre. Evoquant la morosité des premiers jours de l’an endeuillés par la tragédie de Crans-Montana, il commence par un extrait peu connu, La Transformation tirée de la féérie à grand spectacle Le Royaume de Neptune à intercaler dans la seconde version d’Orphée aux enfers datant de 1874, en nous invitant à méditer alors que l’on se prend à sourire en découvrant la première mouture du « Scintille diamant » de Dapertutto dans Les Contes d’Hoffmann. Il nous offre ensuite la Grande Ouverture de cette version remaniée d’Orphée, bien plus élaborée que celle que l’on entend d’habitude, en la qualifiant de mille-feuille amusant qui superpose divers motifs mélodiques de la partition. Puis intervient Marina Viotti qui aborde La Belle Hélène par l’Invocation à Vénus émoussant son émission gutturale par sa diction incisive qui se gausse de faire ainsi cascader la vertu. Lui succède le baryton belge Lionel Lhote qui nous révèle La Jolie Parfumeuse (1873) et l’air de Gaston « Par Dieu c’est une aimable charge » en masquant l’’usure du timbre sous un verbiage intarissable. Tous deux dialoguent ensuite dans le Duo de la Mouche d’Orphée aux enfers, lui, bourdonnant avec des zz ! insistants alors qu’elle irise son aigu de traits en arpèges sensuels, le tout encadré par l’intermède alangui Les Heures et le Galop endiablé du Ballet des Mouches. Le baryton fait valoir ensuite sa verve narrative en campant le Baron de Gondremarck de La Vie parisienne, tandis que la mezzo joue la carte de la sincérité touchante dans la Scène de l’aveu, « Tu n’es pas beau, tu n'es pas riche » de La Périchole.
Marc Minkowski s’attarde ensuite sur Die Rheinnixen (Les Fées du Rhin) écrites pour Vienne en 1864, en faisant valoir le soin apporté à l’orchestration du Ballet où les flûtes virevoltent en traits arachnéens, avant que les sonneries de cors n’annoncent une Valse presque irréelle se méfiant des sortilèges produits par le concurrent Johann Strauss jr. L’on retombe sur terre avec « Beauté qui vient des cieux » extrait de Robinson Crusoé (1867) où Marina Viotti prête à Edwige une ligne de chant empreinte de nostalgie que soutient le violoncelle solo. Fait irruption le Général Boum de Lionel Lhote se déclarant péremptoirement « A cheval sur la discipline » face à la Grande-Duchesse de Gérolstein proclamant aimer les militaires à coup de cadenze tonitruantes dont se gaussent les cuivres. Le duo « Quel bavard insupportable » tiré des Bavards de 1863 a ensuite pour répondant la si cocasse conversation alsacienne de Lischen und Fritzschen (datant de la même année) que fera taire Le Voyage dans la Lune (1875) avec son Ballet des flocons de neige tournant à la bourrasque par l’emploi d’une machine à vent.
Devant les hourras enthousiastes d’un public conquis, Marc Minkowski offre en bis une invraisemblable Marche cannibale de Robinson Crusoé tandis que Marina Viotti, talons rouges en main, n’a guère de peine à nous faire croire que sa Périchole est « un peu grise, mais chut ! », ce qui déclenche de longues ovations s’adressant à l’ensemble du plateau.
Par Paul-André Demierre
Genève, Victoria Hall, 20 janvier 2026
Crédits photographiques : Franck Ferville Agence Vu.