La guitare de Raphaël Godeau et le Chœur de chambre Septentrion célèbrent García Lorca

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Romancero. Manuel Oltra (1922-2015) : Cinq Mélodies. Joaquin Turina (1882-1949) : Hommage à Tarrega, pour guitare. Rodolfo Halffter (1900-1987) : Tres Epitafios. Einojuhani Rautavaara (1928-2016) : Suite de Lorca. Francisco Tarrega (1852-1909) : Recuerdos de la Alhambra, pour guitare. Mario Castelnuovo-Tedesco (1895-1968) : Romancero gitano. Raphaël Godeau, guitare ; Chœur de chambre Septentrion, direction Rémi Aguirre Zubiri. Non daté. Notice en français. Textes de Lorca reproduits, avec traduction française. 56’ 15’’. Hortus 277. 

Federico García Lorca, lâchement assassiné par des miliciens phalangistes dans la nuit du 19 août 1936, à l’âge de 38 ans, est l’un des poètes les plus importants de la première moitié du XXe siècle. Il était aussi dramaturge et prosateur, s’adonnait à la peinture et à la composition. Cet excellent pianiste fut un ami intime de Manuel de Falla, avec lequel il mit sur pied au centre artistique de Grenade, à la mi-juin 1922, une compétition de cante jondo, que Camille Prost, spécialiste de la philosophie de la musique, définit, dans son excellente notice, comme ce type d’émission vocale venant du fond de la gorge, ce chant profond qui dit les tréfonds de l’être

 Dès 1921, Lorca avait écrit le recueil Poema del cante jondo, dans un style poétique hautement musical, en accord avec son autre pratique artistique. Le chef du Chœur de chambre Septentrion, Rémi Aguirre-Zubiri, explique qu’il a construit le programme avec des poèmes de ce Cante jondo, auxquels s’ajoutent deux œuvres, de Rautavaara et Castelnuovo-Tedesco, significatives de l’importance de l’œuvre de Lorca et de l’impact universel de son héritage.    Camille Prost propose cinq clés d’entrée : l’hommage à la poésie, l’Espagne à la fois vécue et symbolisée, avec son retour aux sources du flamenco, la mort à corps et à cris, la polyphonie, là où la musique savante s’ouvre aux musiques populaires, et la guitare. C’est le natif de Valence Manuel Oltra, pédagogue apprécié à Barcelone, qui ouvre l’affiche, avec une harmonisation pour chœur à quatre voix et guitare de cinq mélodies méconnues, de style populaire plaisant, où il est notamment question de la naissance de Jésus ou de bergers dans la montagne. La polyphonie y trouve bien sa place, soutenue par la guitare. Avec le Madrilène Rodolfo Halffter, qui s’exila à Mexico lors de la guerre civile espagnole et y enseigna (il prit la nationalité de son nouveau pays), on aborde la thématique de la mort, autour de personnages du Don Quichotte de Miguel de Cervantes. Trois « épitaphes » destinées au chœur s’attardent, avec une noblesse émouvante, au héros, « qui fut si extrêmement vaillant », à Dulcinée « de race pure, quelque chose de noble dame » et à un Sancho Panza, « petit de corps, mais grand en valeur ». 

Le programme s’élargit ensuite à l’international. Les quatre poèmes de la brève et dramatique Suite de Lorca (1973), pour chœur a cappella, du Finlandais Rautavaara s’attardent aussi au thème de la mort, celle qui attend le cavalier sur le chemin de Cordoue, ou celle qui « entre et sort du cabaret » dans une Malagueña pathétique qui s’achève dans un cri collectif. Du néo-romantique Mario Castelnuovo-Tedesco, né à Florence, d’où il s’exila en 1939 pour les États-Unis où il fit carrière, on entend plusieurs textes du Romancero gitano de Lorca, publié en 1928. Cet hymne à l’Andalousie et aux récits et légendes gitanes, qui est le plus long du programme, est aussi une escapade dans une Espagne où les rêves accompagnent les cités emblématiques Séville, Grenade et Cordoue. La guitare, discrète ou colorée, s’insère parmi les voix de femmes ou d’hommes, investies de chair et de sang, pour magnifier des poèmes inspirés, allusifs, prenants et visionnaires. 

Le guitariste Raphaël Godeau (°1977) a étudié au Conservatoire de La Rochelle, puis au CNSM de Paris. Il a approfondi la guitare flamenca en Andalousie, notamment avec Manolo Sanlúcar (1943-2022), qui collabora avec Paco de Luca et, au cinéma, avec Carlos Saura. Dans l’album, on le découvre aussi en solo dans des pages emblématiques de son instrument : les évocateurs Recuerdos de la Alhambra de Tarrega, considéré comme le père de la guitare classique moderne, et l’Hommage à Tarrega du Sévillan Turina. Raphaël Godeau y dévoile sa belle sensibilité, qu’il sait mettre aussi au service du chant lorsqu’il l’accompagne. Le Chœur de chambre Septentrion, né en 2019 d’une initiative collective, est implanté en Hauts-de-France. La douzaine de voix qui le composent servent les œuvres et la poésie avec les couleurs et les nuances requises. À leur tête, Rémi Aguirre-Zubiri, qui, après des études de trompette, s’est formé à la direction de chœur à l’Université Paris-Sorbonne et est chef associé pour les chœurs d’enfants et de jeunes du Chœur de l’Orchestre de Paris, soigne la ligne polyphonique, soucieux du détail et de la cohésion pour rendre à Lorca un hommage mérité. 

Son : 8,5    Notice : 10    Répertoire : 10    Interprétation : 10

Jean Lacroix  

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