Roderick Cox et les belles perspectives de l'Opéra Orchestre National Montpellier

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En s'engageant pour la justice sociale, les politiques culturelles dites « de diversité » n'œuvrent malheureusement pas toujours pour la justesse artistique. L'Opéra Orchestre National Montpellier, lui, n'a pas deux Nords à sa boussole. Le bras (c'est le cas de le dire) armé et figure la plus visible de cette réalité en est son directeur musical, Roderick Cox, 38 ans, Afro-américain à la carrure imposante dont la présence sur le podium affiche une image encore rare en France, mais sans rien sacrifier de ce qu'on est en droit d'attendre d'un (jeune) grand chef à la tête d'une phalange régionale de haut niveau.

Le concert symphonique de ce vendredi soir s'ouvrait avec la Quatrième Symphonie de Ludwig van Beethoven. Une direction claire, très efficace, consciente de tous les reliefs de la partition et qui sut enlever l'orchestre jusqu'à des tempos assez ambitieux dans les dernières pages de l'Allegro ma non troppo final : de quoi ravir le public du Corum de Montpellier, très rempli malgré son impressionnante jauge. Un public plutôt jeune et actif (60% de moins de 60 ans) renouvelé en profondeur depuis dix ans par la politique d'ouverture tous azimuts de sa directrice, Valérie Chevalier, qui ne recule devant rien pour faire franchir les portes de l'Opéra Comédie et de l'Opéra Berlioz aux Montpelliérains : diversification du répertoire tant pour le symphonique que l'opéra, mais aussi diversification des formats avec des concerts immersifs plaçant le public au milieu de l'orchestre éclaté dans la salle, des séances after-work à 19h pour les travailleurs, à l'heure du goûter pour les Ehpad, le week-end pour les enfants... il y a un même un service de garderie sur place pour certains concerts : avis aux jeunes parents ! Dans des géométries instrumentales plus réduites la programmation propose aussi des séances pour les bébés, des séances de yoga accompagné en musique et une panoplie de concerts de musique de chambre. Et pour que les murs de la salle de concert n'aient plus rien d'intimidant, des jeux de piste et autres escape games dans les sous-sols de l'Opéra Comédie sont même proposés. Avec 450 évènements par an il y en a pour tous les goûts : plus aucune excuse pour ne pas venir !

Après l'entracte venait le clou du spectacle : le très rare cycle de mélodies pour soprano et orchestre Honey and Rue d'André Previn, composé en 1992 pour Kathleen Battle sur des poèmes de Toni Morrison et interprété ici par Golda Schultz, star de la soirée. Habituée des plus grandes maisons d'opéra de la planète – du MET à Paris et de Vienne à Glyndebourne -, elle faisait dans cette œuvre ses débuts à Montpellier. On est immédiatement ébloui par sa voix veloutée, puissante, homogène et si ostensiblement facile. Aux qualités de l'organe s'ajoutent celles de l'interprète, d'une grande sensibilité aux délicates nuances des poèmes – on saluera notamment la profondeur émotionnelle de la cantatrice dans le long Take my mother home, où le poignant ne tarde pas à affleurer sous l'apparente légèreté de ton voulue par Previn – qui rehausse sa matière musicale de nombreuses inclusions de jazz, de blues et de spirituals afro-américains. Mention spéciale à la mélodie a capella Do you know him ?, dans laquelle le somptueux vibrato de Golda Schultz, si ample dans sa rythmique mais fin dans sa variation de hauteur, se projetait à l'autre bout de la salle pour nous toucher en plein cœur jusque dans les passages bocca chiusa (bouche fermée). On aurait dit de la soprano qu'elle chantait dans sa salle de bains – une salle de bains de 2 000 places - tant sa puissance était en tout point naturelle.

On saluera en outre le choix de programmation de cette partition presque contemporaine, au langage tout le temps intelligible mais sans facilité ; les emprunts aux musiques populaires font l'objet d'une subtile distortion qui ajoute à l'atmosphère légèrement surréaliste du cycle. La présence de Roderick Cox à Montpellier devrait nous permettre de découvrir d'autres raretés – au moins sur les scènes européennes – du répertoire américain, que ce natif de Georgie entend bien faire entendre en France, où elles restent peu connues. Cette France dont Roderick Cox apprécie les temps de répétition relativement généreux – comparés à ceux des orchestres US –, qui permettent une exploration en profondeur des œuvres et une recherche plus poussée sur la matière sonore. Le soin apporté aux équilibres instrumentaux et aux alternances des couleurs orchestrales tout au long du cycle témoignait bien de ces conditions de travail.

Le concert se terminait par la suite symphonique du Chevalier à la rose de Richard Strauss. Cox n'a pas peur du gros son et sait le manier avec élégance. Dans Beethoven déjà, on avait pu apprécier son économie de geste et la puissance par laquelle l'orchestre le remerciait de cette judicieuse parcimonie ; chez Strauss - que le jeune chef dirigeait pour ainsi dire par cœur, sans baisser la tête pour tourner les pages - ces qualités se révèlerent plus nettement encore. Grâce à une connaissance profonde de cette partition touffue et à un eye contact quasi permanent avec les musiciens, Cox sait n'être que ce qu'un chef devrait toujours être pour un orchestre : une valeur ajoutée. Avec un bras soudainement alourdi d'une épaisse pâte sonore, il transporta immédiatement la salle dans l'univers esthétique du post-romantisme allemand et fit saillir toutes ses exubérances, sans perdre de vue la lente progression jusqu'à l'apothéose finale. L'Orchestre national Montpellier Occitanie confirma avec Strauss l'excellence de nombre de ses solistes, mais aussi le remarquable niveau de ses pupitres de cordes, que rien ne mit en difficulté dans ces pages pourtant ardues. Assurément l'un des plus forts orchestres nationaux en région que compte l'Hexagone, servi par son effectif important (près de 90 musiciens) qui lui permet de se mesurer à tous les répertoires et notamment aux sommets de la musique du XXème siècle.

Montpellier, Opéra Berlioz Le Corum, 13 mars 2026

Crédits photographiques :  ©OONM

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